Quatre points à retenir du conseil européen de l’énergie 

Gouvernance
17/03/2026
6 min
Dan Jørgensen, commissaire européen à l’Énergie et au Logement, et Michael Damianos, ministre de l’Énergie, du Commerce et de l’Industrie de Chypre. ©UE 2026

Dans un contexte de tensions géopolitiques accrues et de nouvelle flambée des prix de l’énergie liée à la guerre en Iran, les ministres européens réunis le 16 mars à Bruxelles pour le conseil « Transports, télécommunications et énergie » ont tenté de tracer une ligne de crête : contenir la crise sans désarticuler un marché européen de l’électricité devenu central pour la transition et la souveraineté du continent. Décryptage.

Par Laura Icart

Au cœur des discussions de ce nouveau Conseil énergie, le « grids package » , présenté en décembre dernier, ce paquet législatif vise à renforcer les interconnexions, accélérer l’électrification et sécuriser les infrastructures critiques à l’échelle du continent, en révisant notamment le cadre des Trans-European Networks for Energy (TEN-E). « Une Europe plus connectée est une Europe plus autonome et plus résiliente – où la sécurité énergétique ne s’arrête pas aux frontières nationales » souligne Michael Damianos, ministre chypriote de l’Énergie. « La récente flambée des prix de l’énergie et l’instabilité mondiale ont montré qu’améliorer les interconnexions transfrontalières est devenu un impératif stratégique. »

Le « grids package » mi-figue-mi-raisin

Le « grids package » s’impose comme un pilier central de la stratégie énergétique européenne. La révision du cadre TEN-E marque ainsi une inflexion : construire une véritable architecture européenne de l’électricité. En toile de fond, la crise énergétique a profondément changé la donne. Or, le passage d’une juxtaposition de projets locaux à une véritable union de l’énergie met sous tension les modèles traditionnels de financement et de gouvernance. Les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques à l’horizon 2030 et 2050, notamment en matière d’interconnexions transfrontalières, sont « sans précédent » reconnait l’exécutif européen. Dans ce contexte, une question importante émerge : comment répartir plus équitablement les coûts de projets dont les bénéfices dépassent largement les frontières nationales ? « Aujourd’hui, certains États supportent une part disproportionnée de l’effort financier, alors même que les gains sont mutualisés à l’échelle européenne » estime la présidence chypriote dans un document soumis au Conseil. Néanmoins, cette proposition davantage redistributive ne fait pas l’unanimité, en particulier auprès de la Suède qui rejette une planification trop centralisée et défend comme plusieurs autres États, dont la Pologne, une approche « à la carte », autrement dit « plus flexible ».

Prix de l’énergie : le choix de la continuité de marché

Sur la question brûlante des prix, l’Union européenne s’efforce de résister aux appels à une rupture avec les mécanismes de marché. La flambée récente du gaz et du pétrole, dans le sillage des tensions au Moyen-Orient, a ravivé les demandes de dérogations ou de suspensions temporaires. Mais la plupart des capitales plaident pour des réponses ciblées. « Il faut des interventions à court terme pour soulager les secteurs et les régions les plus exposés, tout en préservant les signaux d’investissement nécessaires à la transition », résume un diplomate européen. Dans cette optique, le maintien de cadres existants comme le EU Emissions Trading System apparaît comme une ligne rouge pour de nombreux États. « La France défend fermement cette position » rappelle l’entourage de la ministre déléguée à l’énergie Maud Bregeon lors d’un échange avec la presse, en soutenant à la fois le marché du carbone (EU ETS) et le design actuel du marché électrique. L’objectif est clair pour Paris : éviter une renationalisation des politiques énergétiques qui fragiliserait la transition bas carbone. Dans cette logique, la France met en avant les outils issus de la réforme de 2024, en particulier les contrats de long terme visant à découpler les prix de l’électricité de ceux du gaz, ainsi que les mécanismes de redistribution de la rente infra-marginale. Mais elle pousse désormais plus loin. « Nous proposons de capter une partie des profits exceptionnels des producteurs d’énergie décarbonée pour soutenir les consommateurs les plus vulnérables », explique le ministère chargé de l’énergie. Une mesure qui viserait à répondre à la crise tout en finançant la transition, sans « toucher aux règles fondamentales du marché européen ». « C’est typiquement français » nous confie un observateur avisé de la politique énergétique européenne qui souligne que Paris vise toujours« une orthodoxie de marché ».

Des fractures persistantes entre modèles énergétiques européens

Le conseil confirme une réalité structurelle : il n’existe pas une Europe de l’énergie, mais plusieurs. Chaque pays défend sa ligne souveraine, pas toujours en corrélation avec les intérêts communautaires. La Pologne (dont le mix reste dominé par le charbon) demande plus de flexibilité sur le carbone. L’Italie fortement exposée à la volatilité des prix du gaz pousse pour des mécanismes ciblés de souplesse. La France, pays de nucléaire, défend un modèle bas carbone pilotable et refuse des réformes structurelles qui freinerait les ambitions de décarbonation. « Il faut tenir compte des réalités nationales sans détricoter le cadre européen », insiste-t-on côté français. Résultats : un consensus sur des mesures temporaires a été trouvé mais des désaccords sur les réformes structurelles. Parallèlement, si un large consensus existe pour accélérer les procédures d’octroi de permis pour les infrastructures énergétiques et les projets renouvelables, des inquiétudes persistent quant à la complexité croissante du cadre réglementaire. La superposition de plusieurs textes européens alimente les risques d’insécurité juridique et de contentieux. Certains États membres s’opposent en outre à toute limitation de leur compétence en matière d’aménagement du territoire, notamment concernant le zonage des projets renouvelables, et insistent pour que la reconnaissance d’un « intérêt public supérieur » n’empiète pas sur des impératifs de sécurité nationale et de défense.

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