Décarbonation : la clé des champs

Politique énergétique
09/02/2026
7 min
En France, plus de 30 000 communes appartiennent à la ruralité, représentant un tiers de la population française. ©Shutterstock

Gaz, fioul, bois, propane… Dans plus de 24 000 communes françaises non raccordées au gaz naturel, la transition écologique ne ressemble pas à celle des grandes villes. Lors d’un événement organisé en décembre par France gaz liquides et le Parlement rural, élus, experts et énergéticiens plaident pour un « mix à la carte ». À quelques semaines des élections municipales, plusieurs voix s’élèvent pour une meilleure prise en compte de la ruralité dans les politiques publiques de transition. 

Par Laura Icart 

Cantal, Allier, Maine-et-Loire, Alpes-de-Haute-Provence… Ici, pas de métro ni de réseau de gaz naturel à chaque coin de rue. Pour se chauffer, on remplit encore des cuves de fioul, on commande des bonbonnes de propane ou on stocke du bois derrière la maison. En France, 24 523 communes — principalement rurales — ne sont pas desservies par le gaz naturel. Un tiers des Français y vivent. Une réalité souvent oubliée des grandes stratégies nationales de décarbonation. « On aborde trop souvent la transition énergétique à travers des masses, sans regarder comment vivent réellement les gens », regrette Bernard Delcros, sénateur du Cantal et président du Parlement rural français. « Il ne peut pas y avoir de réponse unique. » Autrement dit, la transition écologique ne se gagnera pas uniquement dans les métropoles. Dans ces 88 % du territoire classés ruraux, l’équation est différente : distances plus longues, logements anciens, revenus plus modestes, industries agricoles énergivores. « Il n’y aura pas de transition réussie sans acceptabilité sociale », prévient Aurélien Barbé, président de France gaz liquides. « Si l’on oublie les campagnes, on crée une fracture territoriale. » Autrement dit : pour verdir la France, il faudra d’abord convaincre ses villages.

« Chez nous, le 100 % électrique, c’est irréaliste »

Dans ces territoires à l’habitat dispersé, les solutions miracles peinent à convaincre. Installer des pompes à chaleur partout ? Électrifier massivement ? Sur le papier, l’idée séduit. Sur le terrain, elle coince. Réseaux trop faibles, maisons anciennes mal isolées, coûts élevés : la facture grimpe vite. « On ne peut pas raisonner de la même manière entre ville et campagne », insiste Emmanuel Puvis de Chavannes, directeur du développement durable chez Primagaz. « La neutralité technologique est fondamentale. Ce n’est pas à l’État d’imposer une seule énergie. » Même constat chez les syndicats d’énergie. « Électrifier, cela veut dire renforcer les réseaux. On fait face à un mur d’investissement », prévient Emmanuel Charil, directeur du Syndicat intercommunal d’énergies de Maine-et-Loire (Siéml). « Si les financements ne suivent pas, on ne pourra pas investir. »

Le sentiment d’une écologie « hors-sol »

Contrairement aux idées reçues, les ruraux ne sont pas hostiles à l’écologie. Loin de là. Selon une étude menée par le chercheur Antoine Bristielle, plus de 70 % des Français, y compris en zone rurale, souhaitent faire davantage pour l’environnement. Mais le bât blesse sur la méthode. « Le coût est la première ligne de fracture », explique-t-il. « Beaucoup ont la sensation d’une politique environnementale complètement déconnectée de leur réalité : ils dépendent de leur voiture, vivent loin des services et ont des revenus plus faibles. » Résultat : certaines mesures passent mal, car perçues comme injustes. « Il y a une vraie demande d’“écologie située”, construite localement par des acteurs qui connaissent le terrain », ajoute le politologue. « De par leurs modes de vie et de déplacements, les habitants des zones rurales font effectivement face à des spécificités dans l’accès à l’énergie et le coût qu’elle représente. C’est notamment vrai pour le type d’habitat – la maison individuelle domine -, mais aussi pour la mobilité » expliquait à Gaz d’aujourd’hui Claire Delfosse, géographe ruraliste, professeure à l’université Lumière-Lyon II, il y a un an.

Propane, biogaz, biomasse : le retour du mix énergétique

Plutôt que le tout-électrique, les acteurs de la ruralité défendent un panachage de solutions. Bois, méthanisation agricole, biogaz, biopropane, rénovation thermique, solaire… Chaque territoire avec ses ressources. « La ruralité est ce que j’appelle une terre de propane et de butane », raconte Aurélien Barbé qui a grandi dans un village de 250 habitants. « La transition doit être adaptée aux territoires pour qu’ils deviennent acteurs de leur avenir énergétique. » Près de 72 % des 20 millions Français vivant en zone rurale ont recours aux gaz liquides, près de 30 % (avec le fioul) pour un usage chauffage, plus de 50 % pour la cuisson et près de 24 % pour la boucle à eau chaude. Les gaz renouvelables sont présentés comme une piste alternative crédible. Le biopropane, produit à partir de déchets organiques, permettrait par exemple de réduire fortement les émissions sans changer les équipements existants. « C’est une production française ou européenne, locale, mais qui ne nécessite pas de gros travaux chez l’usager », souligne Alice Francou, d’Antargaz. Dans l’agriculture, ces solutions sont déjà concrètes. « Le séchage du maïs ou le chauffage des bâtiments d’élevage nécessitent une énergie très performante. Le propane a remplacé le fioul pour des raisons de coût et d’efficacité », détaille Jean-Baptiste Millard, directeur du think tank Agridées.

Les maires veulent reprendre la main

Sur le terrain, les élus locaux réclament plus de liberté… et plus de moyens. « Nous, les maires, avons un rôle crucial. Nous voulons co-construire ces politiques », insiste Gilles Noël, vice-président de l’Association des maires ruraux de France. « La transition énergétique peut devenir un levier de cohésion sociale. » Mais ils dénoncent aussi une fiscalité jugée déséquilibrée. « Il faut absolument que les recettes des taxes environnementales reviennent sur le terrain », martèle Emmanuel Charil. Même la Commission de régulation de l’énergie (CRE) appelle à sortir des schémas trop simplistes. « Pour les territoires ruraux, on ne peut pas raisonner “décarbonation = électrification” », résume Ivan Faucheux, commissaire à la CRE. Dans un rapport prospectif consacré à la mise en œuvre territoriale de la transition énergétique publié le 3 février, la CRE revient sur l’importance de donner de la visibilité et de lisibilité aux territoires à travers des politiques publiques pérennes dans le temps.

Alors que le gouvernement s’apprête à publier la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), de nombreux acteurs espèrent que la ruralité et ses spécificités ne seront pas oubliées des grandes prérogatives nationales.

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