La crise énergétique mondiale menace l’accès à la cuisson dans les pays les plus vulnérables

Crise énergétique
15/05/2026
8 min
Près de 80 % des ménages indonésiens et 80 % des foyers indiens cuisinent désormais aujourd’hui au gaz de pétrole liquéfié ( GPL). ©Shutterstock

Dans une analyse publiée le 13 mai, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) alerte sur une pénurie de gaz de pétrole liquéfié (GPL), devenu le principal combustible de cuisson dans de nombreux pays émergents. La fermeture de facto du détroit d’Ormuz, par lequel transitait encore en 2025 près de 30 % des exportations mondiales maritimes de GPL, provoque une désorganisation massive des approvisionnements et une flambée des prix, principalement sur le continent asiatique. Décryptage.

Par Laura Icart 

La crise énergétique déclenchée par la guerre au Moyen-Orient ne frappe plus seulement les marchés pétroliers ou les économies industrialisées, elle menace désormais un besoin fondamental pour des centaines de millions de ménages. « Les précédentes crises énergétiques forçaient les ménages à rationner leurs déplacements ou leur chauffage. La crise de 2026 pose désormais une autre question : y aura-t-il suffisamment de combustible pour un usage domestique essentiel ? », résume l’AIE.

3,4 milliards de personnes dépendantes du GPL pour cuisiner

Un milliard d’Africains n’ont toujours pas accès à des solutions de cuisson propre, utilisant encore des combustibles polluants comme le bois ou le charbon. Cela cause plus de 800 000 décès prématurés par an, freine le développement et affecte surtout les femmes et les enfants. Le GPL est aujourd’hui le combustible de cuisson le plus utilisé dans le monde. Selon l’AIE, environ 3,4 milliards de personnes l’utilisent comme source principale d’énergie pour préparer les repas, principalement dans les économies émergentes et en développement. L’Asie concentre la plus forte dépendance. Près de 2,4 milliards de personnes utilisent le GPL pour cuisiner dans les pays asiatiques en développement. Depuis 2010, l’Inde et l’Indonésie ont mené de vastes programmes publics pour remplacer le bois, le charbon ou le kérosène par des combustibles plus propres. Résultat : 90 % des ménages indonésiens et 80 % des foyers indiens cuisinent désormais au GPL. Mais cette transition a accru leur dépendance aux importations. En 2025, environ deux tiers du GPL consommé en Inde transitaient par le détroit d’Ormuz.

Des exportations de GPL en chute de 80 %

Avec l’escalade militaire au Moyen-Orient, les flux énergétiques dans le Golfe se sont brutalement contractés. Selon l’AIE, les volumes de GPL exportés via le détroit d’Ormuz sont passés de 1,5 million de barils par jour en moyenne en 2025 à seulement 300 000 barils par jour en mars 2026, soit une chute de près de 80 %. Or, la quasi-totalité du GPL exporté depuis le Moyen-Orient était destinée à l’Asie. Environ 60 % de ces volumes servaient directement aux usages de cuisson dans les ménages, les restaurants ou la restauration de rue. L’agence estime que ces volumes permettraient de couvrir les besoins de cuisson de près de 820 millions de personnes.

L’Inde en première ligne

L’Inde apparaît aujourd’hui comme l’un des pays les plus exposés à cette crise. Les importations indiennes de GPL ont chuté de plus de moitié au cours des deux premiers mois du conflit, soit une perte estimée à 430 000 barils par jour. Le gouvernement a réagi en demandant aux raffineries nationales d’augmenter leur production de GPL, générant environ 180 000 barils supplémentaires par jour. Des mesures de rationnement ont également été mises en place afin de garantir un minimum d’approvisionnement pour les ménages et les commerces. Mais les marges de manœuvre restent limitées. Un méthanier américain met environ 40 jours pour rejoindre Mumbai, contre seulement quatre à cinq jours depuis le golfe Persique. Surtout, les capacités de stockage indiennes couvrent à peine plus de 10 jours de consommation. Selon plusieurs médias locaux cités par l’AIE, certains habitants commencent déjà à quitter les grandes villes pour rejoindre des zones rurales où le bois ou le charbon restent plus accessibles.

L’Afrique confrontée à une crise d’accessibilité

La crise touche également durement l’Afrique subsaharienne, même si la région importe relativement peu de GPL directement du Golfe. Les prix mondiaux du GPL se sont envolés dès mars 2026. Les prix d’importation ont culminé à des niveaux supérieurs de 90 % à leur moyenne de 2025 en Inde et en Afrique de l’Est, et de 70 % en Afrique de l’Ouest. Pour l’AIE, cette hausse illustre le caractère désormais mondialisé du marché du GPL : même les régions peu dépendantes du Moyen-Orient subissent les conséquences des tensions géopolitiques. Les effets sociaux sont particulièrement préoccupants. Selon les estimations de l’agence, 45 % des utilisateurs de GPL en Afrique subsaharienne consacrent désormais au moins un point de revenu supplémentaire à leur combustible de cuisson par rapport à la période précédant la crise. Plus inquiétant encore, un ménage sur huit doit désormais consacrer plus de 10 % de revenus supplémentaires au GPL. Pour les populations les plus pauvres, cette situation pourrait provoquer un retour massif vers le charbon de bois ou le bois de cuisson, plus polluants et plus nocifs pour la santé. Avant la crise, le GPL représentait pourtant la solution la plus économique pour fournir un accès à une cuisson propre à plus de 60 % des ménages d’Afrique subsaharienne.

Les gouvernements cherchent des alternatives

Face à la volatilité des marchés, de nombreux gouvernements multiplient désormais les mesures d’urgence : subventions, plafonnement des prix ou soutien direct aux ménages. L’Inde, particulièrement dépendante des importations de GPL du Golfe, a demandé à ses raffineries d’augmenter leur production nationale afin de compenser la chute des approvisionnements. New Delhi a également mis en place des mécanismes de rationnement afin de garantir un minimum de combustible aux ménages et aux petits commerces. En Indonésie, où 90 % des foyers utilisent le GPL pour cuisiner, les autorités accélèrent désormais les aides à l’achat de plaques électriques afin de limiter la dépendance aux combustibles importés. En Afrique subsaharienne, la flambée des prix du GPL — jusqu’à + 90 % par rapport à la moyenne de 2025 dans certaines régions — pousse plusieurs États à plafonner les prix ou à renforcer les subventions publiques. Des pays comme le Rwanda ou le Vietnam avaient déjà commencé à développer leurs capacités stratégiques de stockage de GPL avant la crise, anticipant les risques géopolitiques sur les approvisionnements énergétiques. Mais plusieurs pays commencent aussi à accélérer leur transition vers la cuisson électrique afin de réduire leur dépendance aux combustibles importés. L’Inde et l’Indonésie ont déjà lancé des programmes visant à réduire le coût des plaques de cuisson électriques. L’Afrique suit progressivement cette tendance. Selon l’AIE, environ 80 % des ménages africains utilisant aujourd’hui le GPL ont déjà accès à l’électricité. Mais seuls un tiers bénéficient d’un approvisionnement suffisamment fiable pour envisager une bascule vers la cuisson électrique. Le coût des équipements demeure également un obstacle majeur. L’agence estime qu’une suppression de la TVA sur les équipements de cuisson propre pourrait permettre à environ 10 millions de personnes supplémentaires d’accéder à des solutions modernes de cuisson en Afrique subsaharienne.

Longtemps centrées sur l’approvisionnement industriel ou la mobilité, les questions de sécurité énergétique touchent désormais directement les usages domestiques les plus essentiels. Pour l’AIE, l’accès à une cuisson propre devient un enjeu géopolitique autant que sanitaire et climatique. L’organisation réunira d’ailleurs un second sommet sur la cuisson propre en Afrique les 9 et 10 juillet prochains à Nairobi afin de mobiliser de nouveaux financements internationaux. Lors du premier sommet, 2,2 milliards de dollars d’engagements avaient été annoncés, dont 470 millions déjà décaissés.

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