Guerre en Iran : l’énergie au cœur de l’escalade, les marchés sous pression

Géopolitique
19/03/2026
9 min

La guerre au Moyen-Orient a franchi un nouveau cap. En visant directement des infrastructures énergétiques majeures, Israël et l’Iran ont déclenché une onde de choc qui dépasse largement la région. Des installations gazières du Golfe au détroit d’Ormuz, jusqu’aux marchés européens et américains, c’est toute la chaîne énergétique mondiale qui se retrouve sous tension.

Par Gaz d’aujourd’hui, avec AFP

Hier, une attaque israélienne touché le champ gazier de South Pars/North Dome, partagé entre l’Iran et le Qatar. Ce champ, considéré comme la plus grande réserve de gaz au monde, particulièrement stratégique pour la production d’hydrocarbure, a mis le feu aux poudres d’une journée où la pression est montée crescendo. Selon les autorités iraniennes, plusieurs installations de traitement ont été touchées. Téhéran a immédiatement dénoncé une « grave erreur » et brandi la menace de représailles massives. Dans la foulée, une attaque iranienne a provoqué un incendie sur un site gazier stratégique à Ras Laffan, au Qatar. La compagnie énergétique publique du Qatar a notamment fait état jeudi de « dommages considérables » sur le complexe gazier de Ras Laffan, après de nouvelles attaques de missiles à l’aube sur ce site clé, attisant les craintes pour l’approvisionnement énergétique international.

« Un scénario cauchemar »

Depuis le début du conflit, il fallait distinguer deux risques : « la fermeture du détroit d’Ormuz et les dommages aux infrastructures énergétiques », souligne Anne-Sophie Corbeau, experte des questions énergétiques et chercheuse au Center on Global Energy Policy de l’université de Columbia ce matin sur LinkedIn, constatant qu’après des semaines focalisées sur la menace pesant sur le détroit d’Ormuz, c’est désormais le second scénario qui s’impose brutalement. Les frappes visant le complexe de Ras Laffan, confirmées par QatarEnergy, marquent selon elle l’entrée dans « un scénario cauchemar », avec des incendies majeurs et des dégâts potentiellement durables sur le cœur de la production mondiale de gaz naturel liquéfié. L’experte rappelle que de précédents incidents, comme celui de Freeport en 2022 ou de Snøhvit en 2020, avaient paralysé les installations pendant des mois, voire plus d’un an, laissant présager ici des réparations longues dans un contexte de guerre active. « Dans le pire des cas, Ras Laffan pourrait ne pas redémarrer en 2026 », avertit-elle, évoquant un recul de cinq ans pour l’offre mondiale de GNL. Déjà, le marché anticipe le choc : le prix du gaz européen s’envole vers 70 euros le mégawattheure et pourrait continuer de grimper, traduisant la crainte d’un déséquilibre durable entre offre et demande. La montée des tensions ne s’est pas limitée au Qatar. L’Arabie saoudite a annoncé avoir intercepté cinq drones visant une installation énergétique dans l’est du pays, signe que le conflit pourrait s’étendre à l’ensemble du Golfe. Dans le même temps, les gardiens de la révolution iraniens ont menacé d’« anéantir » les infrastructures énergétiques américaines, israéliennes et de leurs alliés en cas de nouvelles frappes. Le président iranien a évoqué des « conséquences incontrôlables » susceptibles de « submerger le monde entier ».

Le baril de pétrole bondit

À cette montée des tensions s’ajoute un facteur clé : le blocage persistant du détroit d’Ormuz. Ce passage stratégique voit transiter, en temps normal, près de 20 % du commerce mondial de pétrole brut et une part significative du gaz naturel liquéfié. Sa paralysie alimente directement les tensions sur les marchés. La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne notamment ont écarté toute mission de l’Otan pour rétablir la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz, en réponse à l’appel de Donald Trump. Le président français a toutefois indiqué que la France pourrait participer à des « escortes » de navires dans ce passage stratégique pour l’économie mondiale une fois la situation redevenue « plus calme ». Le baril de pétrole américain (WTI) a bondi de 3 % à près de 100 dollars dès la réouverture des échanges, porté par les craintes d’une rupture d’approvisionnement. Les analystes soulignent que, indépendamment des dégâts réels sur les installations, le simple fait que ces infrastructures soient ciblées constitue une « ligne rouge » susceptible d’entraîner des réactions en chaîne.

Des flux et des prix sous tension

Peu après le début de la cotation à 7h00 GMT, le contrat à terme du TTF néerlandais, considéré comme la référence européenne, bondissait de 28,06 % à 70 euros le mégawattheure, après avoir grimpé jusqu’à 35 %. Si l’Iran exporte peu directement vers le continent, les perturbations touchent des routes indirectes, en particulier via la Turquie. Une réduction des livraisons iraniennes pourrait contraindre Ankara à se tourner vers d’autres fournisseurs, accentuant la concurrence sur le marché mondial du gaz naturel liquéfié. Or, une partie des cargaisons est déjà redirigée vers l’Asie, limitant les marges de manœuvre européennes. Aux États-Unis, le président de la Réserve fédérale, Jérôme Powell, a averti que « la hausse des prix de l’énergie alimenterait l’inflation à court terme », tout en soulignant l’incertitude entourant l’ampleur du choc. En Europe, plusieurs gouvernements tentent d’amortir l’impact pour les consommateurs. L’Italie a ainsi adopté un décret réduisant de 0,25 euro par litre le prix des carburants, via une baisse temporaire des taxes et des mesures anti-spéculation. Des dispositifs similaires sont à l’étude dans d’autres pays.

« Toutes les options sont sur la table » selon Maud Bregeon

« Le scénario d’une baisse des taxes n’est pas envisagé à l’heure où on se parle. En revanche, on entend les difficultés, par exemple sur la trésorerie » de différents secteurs comme les transporteurs ou les pêcheurs, reçus tour à tour à Bercy, a affirmé sur BFMTV la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon qui est également chargée du portefeuille de l’énergie. Elle a expliqué que le gouvernement n’avait « plus les moyens du quoi qu’il en coûte » comme pendant l’épidémie de Covid et devait tenir le déficit public à 5 % du produit intérieur brut, en rappelant avoir fait « le choix » dans le budget 2026 de « ne pas augmenter l’impôt des Français ». Maud Bregeon a souligné aussi que la situation n’avait « rien à voir » avec 2022, quand les prix de l’énergie avaient augmenté après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Évoquant une réunion prévue sur l’énergie, jeudi en fin de matinée autour du Premier ministre Sébastien Lecornu, la porte-parole a indiqué que ce rendez-vous visait à faire « le point sur la situation pour envisager les différentes possibilités en fonction de la durée du conflit, en fonction de la difficulté que rencontrent les secteurs économiques ». « Toutes les options sont sur la table », a-t-elle dit. « J’entends ceux qui voudraient qu’on débourse d’ores et déjà des milliards pour aider des gens dont j’entends les difficultés (…) mais il faut aussi porter ce discours de vérité » sur la « nécessité » de réduire le déficit, a-t-elle insisté. Depuis les premières frappes fin février, les cours du pétrole ont déjà progressé de près de 50 %, illustrant la rapidité de transmission du choc géopolitique à l’économie réelle.

Autre élément de tension : la centrale nucléaire de Bouchehr en Iran a été touchée par un projectile, sans dégâts sur le réacteur selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Une structure située à proximité a toutefois été détruite. Si aucun incident majeur n’est à déplorer, l’AIEA a rappelé que toute attaque à proximité d’installations nucléaires constitue une violation des principes de sûreté en temps de conflit. La Russie a dénoncé une frappe « irresponsable », pointant les risques radiologiques.

Face à cette spirale, le président français Emmanuel Macron a proposé un moratoire sur les frappes visant les infrastructures civiles, en particulier énergétiques et hydrauliques. Il a indiqué hier avoir échangé avec son homologue américain et l’émir du Qatar pour tenter de contenir l’escalade. « Il est d’intérêt commun de mettre en oeuvre sans délai un moratoire sur les frappes ciblant les infrastructures civiles, en particulier les infrastructures énergétiques et hydrauliques », a écrit M. Macron sur X, expliquant avoir joint les dirigeants du Qatar et des États-Unis après des frappes ayant touché des « sites de production gazière en Iran et au Qatar ». « Les populations civiles et leurs besoins essentiels, ainsi que la sécurité des approvisionnements énergétiques, doivent être préservés de l’escalade militaire », a-t-il ajouté.

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