ETS, CCUS, bioCO₂ : la nouvelle économie du carbone se met en place

Panorama
17/06/2026
8 min
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Longtemps considéré comme un simple déchet à éliminer, le dioxyde de carbone est en train de changer de statut. Sous l’effet conjugué des politiques climatiques et des transformations industrielles, il devient une ressource, un coût, un actif — et désormais un objet de compétition. En Europe, en France, une bataille discrète mais structurante est en cours : celle du contrôle des flux de carbone, de leur captage à leur valorisation. À la clé, une recomposition profonde des chaînes de valeur industrielles.

Par Laura Icart

Au centre de cette transformation se trouve le système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne, pierre angulaire de la politique climatique européenne. En imposant un prix au carbone, ce mécanisme a progressivement modifié les arbitrages économiques des industriels. Là où les émissions constituaient hier une externalité, elles représentent désormais un coût tangible, susceptible d’influencer les décisions d’investissement. La hausse du prix de la tonne de CO₂ ces dernières années a accentué cette pression, poussant les secteurs les plus émetteurs — sidérurgie, ciment, chimie — à accélérer leur mutation.

La crainte des fuites ?

Mais cette transformation ne va pas sans risques. Face à une concurrence internationale moins contrainte, les industriels européens redoutent les « fuites de carbone », c’est-à-dire la délocalisation de leur production vers des régions où les normes environnementales sont moins strictes. Pour y répondre, l’Union européenne a mis en place le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui vise à rétablir une forme d’équité en appliquant un prix du carbone aux importations. Ce dispositif, encore en phase de déploiement, marque une inflexion majeure : le carbone devient un instrument de politique commerciale, au risque de susciter des tensions avec les partenaires économiques de l’Europe.

CCU ou CCS ? Une bataille de filières en devenir

Dans ce contexte, les technologies de captage et le stockage du CO₂ (CCS) ainsi que le captage et la valorisation du CO₂ (CCU) apparaissent aujourd’hui comme majeures dans tous les scénarios de neutralité carbone, à l’échelle internationale, à l’échelle européenne et à l’échelle nationale. Mais derrière cet apparent consensus, deux visions s’opposent. D’un côté, le captage et stockage du carbone qui vise à enfouir le CO₂ dans des formations géologiques, notamment en mer du Nord, afin d’empêcher son rejet dans l’atmosphère. Cette approche, soutenue par de nombreux industriels lourds, répond à une logique de réduction immédiate des émissions. De l’autre, le captage et utilisation du carbone (CCU) cherche à transformer ce CO₂ en ressource, en l’intégrant dans des carburants de synthèse, des matériaux ou des produits chimiques. À ce stade, l’Europe semble hésiter entre ces deux voies : la valorisation du bioCO₂ (CCU), via la production d’e-carburants, de produits chimiques verts ou dans l’agroalimentaire, et le stockage permanent (CCS), nécessaire pour générer des émissions négatives réelles. « Le CCU crée de la valeur circulaire, mais n’est pas encore reconnu dans les mécanismes de réduction d’empreinte carbone », souligne Nick Primmer, de Future Biogas. En cause : la non-reconnaissance réglementaire du CCU dans la directive RED II, qui limite les incitations pour les producteurs de biométhane. « Le stockage offre une solution rapide pour des secteurs difficiles à décarboner, mais il ne crée pas de valeur directe » reconnait l’expert. Dans les faits, les deux approches coexistent, souvent au sein des mêmes stratégies industrielles, mais elles entrent aussi en concurrence pour l’accès aux financements publics et aux infrastructures.

Les infrastructures à l’abordage

Car c’est là un autre enjeu majeur, souvent sous-estimé : le transport du CO₂. Capturer le carbone ne suffit pas, encore faut-il pouvoir l’acheminer vers des sites de stockage ou de transformation. Or, l’Europe ne dispose pas encore d’un réseau à la hauteur des ambitions affichées. Des projets de pipelines, de hubs portuaires et de terminaux d’exportation se multiplient, dessinant peu à peu une nouvelle géographie industrielle. La mer du Nord s’impose comme un pôle central pour le stockage, tandis que certains ports cherchent à devenir des plateformes d’échange de carbone. Mais ces infrastructures nécessitent des investissements massifs et une coordination transfrontalière complexe. Dans cette recomposition, tous les États ne sont pas logés à la même enseigne. Les pays du nord de l’Europe, disposant de capacités de stockage offshore, bénéficient d’un avantage comparatif évident. D’autres, comme la France, doivent composer avec des contraintes géologiques et logistiques plus fortes, tout en cherchant à se positionner sur la chaîne de valeur. Cette hétérogénéité nourrit le risque d’une fragmentation du marché européen du carbone, où certains territoires capteraient l’essentiel de la valeur ajoutée.

Les émissions négatives peinent encore à changer d’échelle en Europe

Le carbone, longtemps perçu comme un passif environnemental, tend à devenir une matière première industrielle. Un marché physique du CO₂ émerge progressivement, fondé sur des flux, des contrats et des arbitrages économiques. Cette évolution s’accompagne d’une financiarisation croissante, où le prix du carbone — qu’il soit réglementé ou négocié — joue un rôle structurant.  Reste à savoir si l’Europe parviendra à transformer cette contrainte en avantage compétitif. Entre régulation ambitieuse, innovations technologiques et rivalités industrielles, la bataille du carbone ne fait que commencer. Elle déterminera en grande partie la capacité du continent à concilier transition énergétique et souveraineté économique, dans un monde où le carbone, loin de disparaître, change de nature et de fonction.

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Néanmoins, le captage et stockage du CO₂ biogénique, longtemps cantonné aux scénarios théoriques de neutralité carbone, commence progressivement à entrer dans une phase industrielle. Mais selon les dernières données de l’AIE, le développement du BECCS (bioenergy with carbon capture and storage) reste encore très insuffisant pour atteindre les objectifs climatiques mondiaux. Cette technologie repose sur un principe simple : capter le CO₂ issu de sources biologiques — biométhane, bioéthanol, biomasse ou déchets organiques — puis le stocker durablement dans des réservoirs géologiques. Contrairement au captage classique sur des énergies fossiles, le BECCS permet théoriquement de retirer du carbone de l’atmosphère et de générer des « émissions négatives ». Selon un rapport publié en 2024 par l’AIE, environ 2 millions de tonnes de CO₂ biogénique sont actuellement captées chaque année dans le monde, principalement dans des installations de bioéthanol aux États-Unis. La majorité de ces projets restent concentrés sur des applications relativement simples techniquement, où le CO₂ est déjà fortement concentré dans les procédés industriels. « Près de 90 % des volumes actuellement captés proviennent des installations de bioéthanol », souligne l’AIE. Néanmoins les choses évoluent, notamment en Europe où la Commission européenne prépare un rapport attendu cet été sur l’intégration des crédits d’émissions négatives dans le système ETS européen.

Cet article est tiré du dossier « La bataille du carbone : l’Europe à l’heure des choix » paru dans Gaz d’aujourd’hui, juin 2026.

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