Électricité : pourquoi la France peine encore à électrifier son industrie

Perspectives
09/06/2026
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La France dispose d’une électricité largement décarbonée, moins chère que chez ses voisins et excédentaire. Pourtant, les industriels tardent à basculer du gaz vers l’électrique. Dans une note publiée en mai 2026, l’Institut Montaigne estime que le problème n’est plus technologique, mais économique et réglementaire. Le think tank préconise une stratégie articulée autour d’une électricité plus compétitive et d’un ciblage des territoires industriels prioritaires, reposant notamment sur l’extension des contrats de long terme aux entreprises de taille intermédiaire, la baisse de la fiscalité sur l’électricité, la réforme des tarifs d’utilisation des réseaux et l’accélération des procédures de raccordement. Décryptage.

Par Laura Icart

La France exporte son électricité, mais n’arrive pas encore à transformer cet avantage en moteur de réindustrialisation. C’est le paradoxe que met en lumière l’Institut Montaigne dans sa note d’action « Électrifier notre industrie : le chemin de l’autonomie », publiée en mai 2026. Selon le think tank, le pays bénéficie pourtant d’un atout rare en Europe : un mix électrique « décarboné à 95 % », avec un prix spot moyen de 60 euros le MWh en 2025 contre 92 euros le MWh en Allemagne. Dans le même temps, la France a exporté 92,3 TWh d’électricité, soit l’équivalent de la consommation annuelle belge. Mais cet avantage reste largement sous-exploité. La consommation industrielle d’électricité demeure « près de 9 % en dessous de son niveau pré-Covid », alors même que les crises énergétiques successives ont souligné la vulnérabilité européenne aux hydrocarbures importés.  

Une industrie à deux vitesses face à l’électricité

Le rapport insiste sur un point souvent absent du débat public : il n’existe pas « un » prix de l’électricité pour l’industrie française, mais une multitude de situations. Les auteurs distinguent six profils industriels, allant des hyper-électro-intensifs jusqu’aux PME et à l’artisanat. Les grands groupes industriels — aluminium, sidérurgie, chimie lourde — bénéficient déjà de mécanismes protecteurs : contrats long terme, réductions de fiscalité, abattements sur les coûts de réseau ou compensation carbone. Pour eux, le coût final de l’électricité peut tomber entre 30 et 50 euros le MWh. À l’inverse, les PME industrielles et l’artisanat supportent des factures bien plus élevées, parfois supérieures à 146 euros le MWh. « L’industrie diffuse, où réside l’essentiel du potentiel d’électrification immédiatement activable, reste exposée à des contrats courts et à une fiscalité paradoxalement défavorable à l’électron », souligne la note. Le rapport pointe notamment une anomalie fiscale : au taux normal, l’accise sur l’électricité dépasse celle du gaz d’environ 10 euros le MWh. Autrement dit, le système fiscal continue de pénaliser l’électricité par rapport aux énergies fossiles pour une partie des industriels.  

Un frein moins technologique que réglementaire

L’Institut Montaigne estime que le principal blocage réside désormais dans l’incertitude économique. Les technologies existent déjà pour électrifier une partie importante des procédés industriels, notamment dans l’agroalimentaire, le textile, la papeterie ou la chimie fine. Pompes à chaleur industrielles, chauffage résistif ou compression mécanique de vapeur sont jugés « techniquement réalisables » et parfois compétitifs. Mais les industriels hésitent à investir faute de visibilité sur les prix futurs de l’électricité. « L’instabilité des dispositifs pèse plus sur les décisions d’investissement que le niveau absolu des prix », écrivent les auteurs, qui plaident pour un « cadre pluriannuel » stable et transpartisan. Le problème est particulièrement aigu pour les ETI et PME, souvent enfermées dans des contrats de fourniture de trois ans maximum, alors que les investissements industriels se raisonnent sur 10 à 15 ans.  

Sept recommandations pour transformer l’avantage français

Pour éviter que cet avantage compétitif ne reste théorique, l’Institut Montaigne formule sept recommandations destinées à accélérer l’électrification de l’industrie et à renforcer l’attractivité du territoire français. Le think tank estime que la compétitivité énergétique française doit désormais être traduite en avantage industriel concret à travers une politique plus offensive en matière de prix de l’électricité, d’infrastructures et d’aménagement du territoire. Première priorité : améliorer l’accès des industriels à une électricité compétitive et prévisible sur le long terme. L’Institut Montaigne préconise notamment d’élargir l’accès aux contrats de long terme, qu’il s’agisse des contrats d’achat direct d’électricité renouvelable (PPA) ou des contrats pour différence, aujourd’hui principalement utilisés par les grands groupes industriels. L’objectif est de permettre également aux entreprises de taille intermédiaire de sécuriser leurs approvisionnements énergétiques et de réduire leur exposition à la volatilité des marchés. Le rapport plaide également pour une baisse de la fiscalité pesant sur l’électricité afin de renforcer sa compétitivité face aux énergies fossiles. Selon ses auteurs, la réussite de l’électrification industrielle passe par un signal-prix cohérent, qui encourage les investissements dans les procédés bas carbone plutôt que le maintien des usages fossiles. Autre levier identifié : la réforme des tarifs d’utilisation des réseaux électriques. L’Institut Montaigne estime que les mécanismes actuels ne favorisent pas suffisamment les projets industriels fortement consommateurs d’électricité et appelle à une évolution du cadre tarifaire pour accompagner la réindustrialisation du pays.

La question des infrastructures constitue également un point central des recommandations. Le think tank appelle à accélérer les procédures de raccordement au réseau électrique, régulièrement citées par les industriels comme un frein majeur à leurs projets d’investissement. Les délais actuels sont jugés incompatibles avec le rythme attendu de l’électrification de l’économie et de l’implantation de nouvelles capacités industrielles. Enfin, l’Institut Montaigne propose une approche territoriale ciblée avec la création de « zones franches vertes » dans les principaux bassins industriels du pays. Ces zones, qui pourraient être déployées à Dunkerque, Fos-sur-Mer, au Havre ou encore dans la vallée de la chimie lyonnaise, bénéficieraient d’avantages fiscaux spécifiques, d’un accès prioritaire aux raccordements électriques et d’investissements anticipés dans les infrastructures énergétiques. L’objectif est de concentrer les moyens publics sur les territoires présentant le plus fort potentiel de décarbonation et de réindustrialisation afin de créer de véritables pôles industriels bas carbone capables d’attirer les investissements européens et internationaux.

Une stratégie industrielle autant que climatique

Au-delà de la transition énergétique, le rapport présente l’électrification comme un enjeu de souveraineté économique. Les auteurs opposent désormais les « pétro-États » aux « électro-États », estimant que les pays disposant d’une électricité abondante et décarbonée seront les mieux armés face aux futurs chocs géopolitiques. Le document s’appuie également sur un sondage réalisé par l’Institut Montaigne en 2026, selon lequel 59 % des Français jugent légitime un soutien public aux industriels confrontés à la hausse des prix de l’énergie. Les priorités citées restent d’abord l’emploi et la souveraineté économique, loin devant les seuls objectifs climatiques. Pour les auteurs, l’enjeu dépasse donc la seule décarbonation : il s’agit de convertir l’avantage électrique français en avantage compétitif durable pour l’industrie européenne.  

Un « mandat politique » pour électrifier l’industrie

L’Institut Montaigne estime que l’électrification industrielle bénéficie désormais d’un véritable soutien de l’opinion publique. Selon un sondage réalisé en 2026, 59 % des Français jugent que l’État doit soutenir financièrement les industriels face à la hausse des prix de l’énergie. Mais le moteur principal n’est pas climatique. Les attentes portent d’abord sur l’emploi (69 %) et la souveraineté économique, loin devant la décarbonation seule (17 %). Le think tank en tire une conclusion : l’électrification ne pourra progresser qu’en étant présentée comme un levier de compétitivité et de réindustrialisation, davantage que comme une simple politique environnementale. Cette stratégie s’inscrit aussi dans le nouveau cadre européen : fin progressive des quotas carbone gratuits (ETS1), mise en place du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) et lancement du « Clean Industrial Deal ». Pour l’Institut Montaigne, l’enjeu est désormais de transformer l’avantage électrique français — une électricité abondante, compétitive et décarbonée — en avantage industriel durable.

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