Bruxelles veut doubler l’électrification de l’Europe pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles

Europe
20/07/2026
10 min

La Commission européenne vise un taux d’électrification de 46 % en 2040, contre 23 % actuellement. Fiscalité de l’énergie, réseaux, industrie, pompes à chaleur et véhicules électriques : le plan entend faire de l’électricité propre un levier de compétitivité et de souveraineté.

Par Laura Icart 

L’Union européenne veut accélérer le passage du gaz et du pétrole à l’électricité. Alors que cette dernière ne représente encore que 23 % de la consommation finale d’énergie du continent, une proportion quasiment inchangée depuis 10 ans, la Commission européenne propose de porter ce taux à 46 % à l’horizon 2040. L’ambition est considérable. « Il nous a fallu aller de l’âge de pierre jusqu’à aujourd’hui pour atteindre 23 % et nous voulons désormais doubler ce chiffre en 14 ans », a résumé le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen lors d’une conférence de presse la semaine dernière. Il assure néanmoins que cet objectif est à la fois « plausible et réaliste ». Derrière le discours climatique, Bruxelles met surtout en avant un enjeu économique : réduire la vulnérabilité de l’Europe aux crises géopolitiques et à la volatilité des marchés mondiaux de l’énergie. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, l’Union aurait dépensé plus de 50 milliards d’euros supplémentaires pour importer des combustibles fossiles, sans bénéficier d’un volume d’énergie supplémentaire. Pour Dan Jørgensen, cette situation illustre le coût d’une dépendance persistante à l’égard de fournisseurs extérieurs. « Nous devons remplacer les molécules noires, coûteuses et polluantes par des électrons propres, bon marché et produits chez nous », a-t-il déclaré.

Une facture d’importation réduite de 260 milliards d’euros

Près de 70 % de l’électricité produite dans l’Union provient désormais de sources considérées comme propres et locales, notamment les énergies renouvelables et le nucléaire. Pourtant, cette électricité reste encore peu utilisée dans les transports, le chauffage et de nombreux procédés industriels. Selon Bruxelles, une électrification plus rapide pourrait permettre à l’Union d’économiser jusqu’à 260 milliards d’euros par an sur ses importations d’énergies fossiles en 2040. Elle entraînerait également une baisse d’environ 20 % des coûts de production de l’électricité et permettrait de réduire les émissions européennes de plus de 2 milliards de tonnes de CO₂ par rapport à leur niveau actuel. Le plan doit protéger les entreprises et les ménages contre les flambées des cours du pétrole et du gaz, tout en soutenant les fabricants européens de technologies propres.

Réduire l’écart de prix entre le gaz et l’électricité

Le premier obstacle reste le prix. Dans la plupart des pays européens, l’électricité est davantage taxée que le gaz et supporte une part importante des coûts de réseau. Cette situation affaiblit l’intérêt économique des équipements électriques, même lorsqu’ils consomment moins d’énergie. Bruxelles veut donc inscrire dans la législation le principe d’une fiscalité de l’électricité inférieure à celle du gaz naturel. La Commission recommande également aux États membres de réduire l’écart entre les deux énergies. D’ici à 2030, le prix de l’électricité ne devrait pas dépasser deux fois et demie celui du gaz pour les ménages, et deux fois son prix pour les industriels. « Nous devons cesser de financer notre dépendance avec l’argent des contribuables », a déclaré Dan Jørgensen. La Commission entend présenter, plus tard dans l’année, des mesures pour supprimer progressivement les subventions accordées aux combustibles fossiles. Ces aides représenteraient encore près de 100 milliards d’euros par an dans l’Union. Leur remise en cause pourrait toutefois être politiquement délicate, plusieurs gouvernements les utilisant pour contenir les factures énergétiques ou protéger des secteurs industriels exposés.

Les redevances de réseau dans le viseur

Les coûts de réseau représentent environ un quart de la facture électrique des ménages européens. Bruxelles souhaite les rendre plus flexibles afin d’inciter les consommateurs à utiliser l’électricité lorsque les prix sont bas et que les capacités du réseau sont disponibles. Les États membres pourraient réduire ces redevances pour certaines catégories de consommateurs, notamment les industries électro-intensives et les communautés énergétiques. L’objectif est d’éviter des investissements inutiles dans de nouvelles infrastructures en exploitant mieux les réseaux existants. Une consommation plus flexible permettrait notamment de recharger les véhicules électriques, de faire fonctionner certains équipements industriels ou de stocker de l’énergie pendant les heures de faible demande. La Commission vise une capacité de stockage électrique de 200 gigawatts en 2030. Elle veut également équiper au moins 50 % des consommateurs de compteurs intelligents à cette date, puis 75 % en 2033. Ces appareils doivent donner aux ménages et aux entreprises la possibilité d’adapter leur consommation en fonction des prix et des besoins du système électrique.

L’industrie au cœur du plan

L’industrie représente près d’un quart de la demande énergétique européenne. Or, selon la Commission, « 60 % de la consommation industrielle reposant aujourd’hui sur des énergies fossiles pourrait déjà être électrifiée avec des technologies disponibles ». Les fours électriques, les chaudières électriques et les pompes à chaleur industrielles pourraient ainsi remplacer une partie des équipements fonctionnant au gaz, au pétrole ou au charbon. Le coût initial de ces investissements demeure cependant élevé. Bruxelles prévoit donc de travailler avec les différents secteurs pour élaborer des feuilles de route spécifiques, faciliter les contrats d’achat d’électricité à long terme et améliorer l’accès aux financements. La réforme du marché carbone européen doit également jouer un rôle central. Les recettes tirées des quotas d’émission pourront financer l’électrification des procédés industriels, les raccordements au réseau et les capacités de stockage. La future Banque de décarbonation industrielle doit mobiliser 100 milliards d’euros. Elle comprendra un premier dispositif de 30 milliards, destiné à accélérer les investissements avant 2030. Pour la Commission, le défi consiste à éviter que les groupes européens ne développent leurs nouvelles capacités industrielles dans des régions où l’électricité est moins chère, comme les États-Unis, la Chine ou le Moyen-Orient.

Doubler le nombre de pompes à chaleur

Dans le bâtiment, l’enjeu est tout aussi important selon l’exécutif européen. Environ la moitié du gaz consommé en Europe est utilisé dans les immeubles, tandis que 67 % du chauffage repose encore sur des combustibles fossiles. Bruxelles veut doubler les installations de pompes à chaleur en 2030 par rapport à leur niveau de 2025. Selon la Commission, remplacer une chaudière au gaz ou au fioul par une pompe à chaleur « pourrait réduire jusqu’à 60 % la facture moyenne de chauffage d’un ménage européen ». Le coût d’achat et d’installation reste néanmoins un frein, notamment pour les ménages les plus modestes. La Commission envisage des mécanismes de leasing social, des financements issus du Fonds social pour le climat ainsi qu’un nouveau dispositif de soutien au marché de la chaleur propre.

Accélérer la voiture électrique

Dans les transports, le plan entend poursuivre le développement des véhicules électriques. Le transport routier représente à lui seul près d’un tiers de la consommation énergétique de l’Union et reste très majoritairement dépendant du pétrole. En avril 2026, les véhicules électriques auraient représenté 22,3 % des nouvelles immatriculations dans l’Union, un niveau record. La Commission veut aider les États membres à mettre en place des programmes de leasing social pour rendre ces voitures plus accessibles aux ménages modestes et aux classes moyennes. Elle prévoit également d’accélérer le déploiement des infrastructures de recharge, notamment pour les poids lourds. Dans le maritime, Bruxelles souhaite développer l’alimentation électrique des navires à quai, afin de limiter l’utilisation de moteurs auxiliaires fonctionnant aux carburants fossiles dans les ports.

Plus de 4 millions d’emplois

Le plan comporte enfin un important volet industriel. Les chaînes de valeur liées à l’électrification propre — énergies renouvelables, réseaux, nucléaire, isolation et pompes à chaleur — emploieraient déjà plus de 4 millions de personnes dans l’Union. Selon la Commission, elles auraient représenté 30 % de la croissance du produit intérieur brut européen en 2025. Bruxelles veut soutenir la formation d’électriciens, d’installateurs et de techniciens, alors que le manque de main-d’œuvre qualifiée ralentit déjà certains chantiers. Elle prévoit notamment de faciliter la reconnaissance des qualifications entre États membres. La préférence européenne devrait également prendre une place croissante dans l’attribution des financements publics et des appels d’offres. La Commission entend renforcer la fabrication locale de technologies propres et réduire la dépendance à l’égard de composants importés.

Une mise en œuvre largement nationale

Le plan fixe une direction, mais une grande partie de sa réussite dépendra des États membres. Ce sont eux qui devront adapter la fiscalité, les tarifs de réseau, les aides aux équipements et les dispositifs sociaux. Les intérêts nationaux restent très différents. Les pays fortement nucléarisés ou disposant d’une production renouvelable abondante pourraient bénéficier plus rapidement de l’électrification. D’autres risquent de rencontrer des difficultés en raison de réseaux saturés, de prix élevés ou d’une production encore dépendante du gaz et du charbon. La Commission devra aussi éviter que la baisse des taxes sur l’électricité ne fragilise les finances publiques ou ne conduise à reporter les coûts sur d’autres consommateurs.

Bruxelles assume néanmoins l’urgence de son calendrier. Son ambition est de faire de l’Europe le premier « électrocontinent » mondial et de transformer la transition énergétique en avantage industriel. Reste à savoir si l’Union pourra simultanément produire davantage d’électricité propre, renforcer ses réseaux, réduire les prix et convaincre ménages comme entreprises d’abandonner les combustibles fossiles.

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