Chaudières : la grande inquiétude

En France, le gaz alimente 40% des foyers, soit une maison sur trois et un logement sur deux en collectif.

Publié le 30/05/2023

8 min

Publié le 30/05/2023

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La rumeur bruissait depuis quelques semaines, elle s’est confirmée le 22 mai lorsque la Première ministre a présenté aux membres du Conseil national de la transition écologique la trajectoire de réduction des gaz à effet de serre dans le secteur du bâtiment. Si l’interdiction des chaudières n’est pas explicitement prononcée, c’est toute une filière, et derrière elle un grand nombre de Français, qui s’inquiètent des répercussions que pourrait avoir une telle mesure sur leur quotidien.

Par Laura Icart

 

« Ne nous trompons pas de combat : ce n’est pas l’appareil qu’il faut bannir mais le gaz qu’il faut verdir ! » souligne Jean-Charles Colas-Roy, président de l’association Coénove qui réunit un ensemble d’acteurs de l’efficacité énergétique dans le bâtiment, qui n’hésite pas à parler d’un projet aux « conséquences économiques désastreuses pour les ménages français et les finances publiques ». Un avis partagé par un grand nombre d’acteurs, qu’ils soient énergéticiens, représentants des filières du gaz et des gaz renouvelables, industriels mais aussi des associations de consommateurs. Tous s’inquiètent d’une décision « précipitée » qui aurait un impact sur le pouvoir d’achat des ménages et pourrait laisser beaucoup de Français sans solutions, « particulièrement dans les milieux ruraux » insiste notamment l’association France gaz liquide. « C’est catastrophique pour bon nombre de ménages. C’est ahurissant une telle précipitation alors que tout le monde a conscience du risque de déséquilibre entre offre et demande d’électricité à l’horizon 2030 » s’alarme Françoise Thiebault, secrétaire générale de l’Association familiale laïque.

Les jours des chaudières sont-ils comptés ?

Contrairement au fioul, dont 75 % des chaudières devront avoir disparu en 2030, le gouvernement n’évoque pas explicitement le terme « interdiction », en préférant parler de sortie « programmée du gaz, permettant l’installation de systèmes performants et décarbonés » ou de « limitation des usages du gaz ». Mais il n’empêche que dès l’annonce d’une cible sectorielle qui réduirait de 20 % la part du chauffage gaz dans le logement dès 2030, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer une décision « sans concertation ». En France, le gaz alimente 40 % des foyers, soit une maison sur trois et un logement sur deux en collectif. Plusieurs fois interrogés ces dernières semaines à l’écrit comme à l’oral par les parlementaire sur cette question d’une éventuelle interdiction, les pensionnaires de l’hôtel de Roquelaure ont tous évoqué la décarbonation rapide du chauffage comme point essentiel à l’atteinte des objectifs fixés par le « Fit for 55 », à savoir la réduction de 55 % des émissions de GES en 2030. Pour y parvenir l’Europe va s’appuyer sur la directive de performance énergétique qui vient d’être révisée et qui vise une sortie des énergies fossiles du bâtiment avant 2040. Sortir des énergies fossiles, c’est justement possible avec les gaz renouvelables « parfaitement compatibles » selon Coénove avec les chaudières actuelles. « Il y a plusieurs chemins pour arriver à cet objectif commun de décarbonation » indique François Frisquet, directeur général de l’entreprise Frisquet qui revient sur « le caractère contre-productif » de ce genre d’annonce, alors même que de nombreux industriels ont investi dans l’hybridation et que toutes les installations au gaz sont compatibles dès aujourd’hui avec du biogaz. L’électrification massive des usages à court terme n’aurait pas « les effets escomptés sur la réduction de CO2 » et pourrait impacter le pouvoir d’achat des Français et l’équilibre du système énergétique, soulignait fin mars la directrice générale de GRDF, Laurence Poiriet-Dietz.

Un savoir-faire made in France

Souveraineté industrielle, compétences, savoir-faire, ces mots ont été maintes fois utilisés ces dernières semaines pendant l’étude des deux projets de loi sur l’accélération des énergies renouvelables et du nucléaire, et plus récemment lors de la présentation de loi sur l’industrie verte pour exprimer la volonté gouvernementale de réindustrialiser et décarboner l’économie. Pourtant, interdire les chaudières, c’est clairement faire peser un risque économique sur les industriels de la chaudière et des équipements de chauffage dont la majeure partie de la valeur ajoutée se trouve en France et en Europe. « Le temps industriel, ce n’est pas le temps politique » insiste François Frisquet, à la tête de l’entreprise éponyme fondée en 1936 par son grand-père et qui revendique un savoir-faire de plus de huit décennies dans l’industrie de la chaudière. « Il a fallu plus de 15 ans à l’automobile pour s’adapter aux nouvelles exigences environnementales » rappelle-t-il. L’hybridation est une « démarche pertinente » qui intéresse nos concitoyens mais du temps est « encore nécessaire » estime-t-il. Un temps « qui permettrait aussi au gaz de se verdir », alors que son entreprise consacre chaque année 10 % de son chiffre d’affaires à la recherche et le développement. «  Polariser » le problème sur le système et sur l’énergie, c’est se « tromper de combat » et prendre le risque de revivre pour la filière gazière ce que l’on vit actuellement sur le nucléaire : baisse de compétences, métiers en tension, baisse de savoir-faire. Un savoir-faire et une valeur ajoutée qui se trouvent majoritairement en France et en Europe contrairement aux pompes à chaleur électriques dont les composantes sont principalement fabriquées en Asie.

Un risque de tension sur le système énergétique ?

Réduire la part de chauffage gaz dans le bâtiment, même si le gouvernement compte sur une sobriété toujours plus importante, cela induit d’électrifier encore davantage nos usages. Le gestionnaire de transport d’électricité RTE doit rendre d’ici quelques semaine une étude sur la capacité du réseau à gérer la pointe. RTE devra être aussi en mesure d’apporter une réponse à ce surcoût qu’induit une électrification massive du parc de chauffage d’ici 2035. Pour la filière gazière, une électrification « trop rapide » du parc de chauffage fait peser un risque pour les réseaux électriques en hiver. Un avis également partagé par la Commission de régulation de l’énergie qui évoquait dans son rapport sur les infrastructures gazières publié début avril « le risque d’augmenter la pointe électrique à court terme en augmentant massivement les chauffages électriques », alors que les gains de la rénovation énergétique ne sont pas encore mesurables. Un risque qui serait même accru dans les zones rurales non connectées au réseau de gaz naturel où le risque de pointe serait « décuplé » selon France gaz liquides : « Une conversion aux pompes à chaleur du parc de logements équipés de chaudières en milieu rural entraînerait + 37 % à + 68 % de hausse de la pointe électrique » indique l’organisation.

Un surcoût important pour les ménages

Exclure la chaudière, « c’est laisser des millions de Français sans solution » estime Coénove, à l’heure où les questions de pouvoir d’achat sont régulièrement mises en avant par le gouvernement. En France, les rénovations performantes ne concernent qu’une toute petite partie du parc et si les équipements du type PAC électrique sont subventionnés, leur surcoût par rapport à une chaudière gaz performante (THPE) est aussi très important, de l’ordre de 10 000 euros, avec en prime une durée de vie qui n’excède pas 10 ans (contre 15 à 20 ans pour une chaudière THPE) et une maintenance plus difficile à réaliser en raison d’un manque de ressources humaines qualifiées, et aussi plus chère. Pour les ménages ruraux, la situation s’avère encore plus complexe puisque selon  France gaz liquides, ils font déjà face à des surcoûts importants en matière de chauffage (d’environ 20 %) et n’ont souvent pas « le profil énergétique optimal » pour l’installation de PAC.

Si la filière estime particulièrement brutale cette décision, c’est aussi parce que la dynamique autour des gaz renouvelables s’accroît de mois en mois. Le seuil des 10 TWh de puissance installée vient d’être franchie et la production de biométhane a encore augmenté au cours du premier trimestre avec plus de 2 térawattheures injectés dans les réseaux, soit « une hausse de 36 % par rapport au premier trimestre 2022 et de 3 % par rapport au dernier trimestre » a indiqué le 26 mai le ministère de la Transition énergétique.