« Il faut trouver une approche moins dogmatique et plus pragmatique de la decarbonation »

Entretien
06/10/2026
9 min
©Julien Crégut

Gaz renouvelables, méthanisation, électrification, souveraineté énergétique : alors que les choix énergétiques s’invitent déjà dans la campagne présidentielle, la filière gazière réclame davantage de visibilité et de pragmatisme. Pour Véronique Bel, nouvelle présidente de France gaz, les décisions prises à Paris doivent désormais être jugées à l’aune de leurs conséquences concrètes sur les projets, les entreprises et les territoires.

Propos recueillis par Laura Icart

Vous insistez beaucoup sur la notion d’alliance dans les territoires. Pourquoi ?

Parce qu’un projet énergétique ne se fait jamais seul. Dans un territoire, vous avez les services de l’État, les élus, le monde agricole, les entreprises, les habitants. Il ne se passe rien si ces différents acteurs ne trouvent pas, à un moment donné, une ambition commune. Il faut sortir des débats de principe et regarder les contraintes de chacun. C’est particulièrement vrai pour les gaz renouvelables : leur développement dépend autant des producteurs que des collectivités, des industriels ou des gestionnaires de réseaux.

« La preuve par l’exemple, c’est essentiel : qu’est-ce que cela apporte en décarbonation, en baisse des consommations, en valeur créée dans le territoire ? »

Vous estimez que les politiques publiques ne mesurent pas suffisamment leurs conséquences locales ?

C’est en tout cas une question qu’il faut systématiquement poser. Quand une réglementation fiscale, un décret ou un mécanisme de soutien change, il faut savoir ce que cela va produire derrière : combien de projets seront fragilisés ? Quels investissements seront remis en cause ? Quel impact sur l’emploi ou sur la compétitivité des entreprises ? Nous avons aujourd’hui besoin de véritables études d’impact territoriales. Les entreprises nous demandent surtout de la visibilité. Un industriel ou un agriculteur n’investit pas sur le même calendrier que le politique. Lorsqu’on change les règles trop rapidement, certains projets peuvent se retrouver bloqués alors que plusieurs dizaines de milliers d’euros ont déjà été engagés.

« L’électrification est indispensable. Mais il faut parler de décarbonation avant de parler uniquement d’électrification. »

Le gouvernement met aujourd’hui fortement l’accent sur l’électrification usages ?

L’électrification est indispensable. Mais il faut parler de décarbonation avant de parler uniquement d’électrification. Dans le bâtiment, par exemple, on sait depuis longtemps combiner plusieurs énergies. Une solution hybride peut utiliser l’électricité lorsqu’elle est la plus performante et le gaz renouvelable lorsqu’il est plus pertinent. L’enjeu est d’utiliser la bonne énergie au bon moment, selon les températures, les besoins et les infrastructures déjà présentes.

«Le réseau gazier tient. Il a tenu face au froid, aux tempêtes, aux inondations, aux incendies. Il apporte de la résilience et de la flexibilité au système énergétique.»

Comment se positionne la filière gazière sur cette question ?

Ce qui me gêne, c’est lorsqu’on part d’une solution avant même d’avoir posé le problème. Avant d’envisager des études pour supprimer certaines infrastructures existantes, il faut se demander ce qu’elles valent et ce qu’elles apportent au système énergétique. Les infrastructures gazières représentent plusieurs dizaines de milliards d’euros d’actifs et constituent aussi un outil de résilience. Ils ont tenu face aux tempêtes, aux inondations, au froid ou aux incendies. Pourquoi ne pas utiliser au maximum ce patrimoine pour transporter demain davantage de molécules décarbonées ?

Dans un contexte international particulièrement tendu, vous évoquez souvent les gaz renouvelables comme une brique de souveraineté supplémentaire?

Oui, parce que la souveraineté doit être regardée sur toute la chaîne. Certaines technologies nécessaires à l’électrification restent très dépendantes de composants ou de matières premières importés. Le gaz renouvelable repose au contraire sur une chaîne très largement territoriale : des matières agricoles locales, des équipements, des emplois, la production d’énergie, mais aussi du digestat utilisable comme fertilisant et parfois du CO₂ valorisable. C’est une filière qui peut créer de la valeur à plusieurs niveaux et participer à la souveraineté énergétique, agricole et industrielle.

« Il y a des installations tellement ancrées localement qu’elles ont même une valeur éducative, en plus de leur valeur agronomique et économique. »

La méthanisation reste parfois contestée dans certains territoires?

Oui, comme quasiment toutes les filières d’énergie renouvelable. Il faut entendre les critiques. Il y a des questions légitimes sur les pratiques agricoles, les nuisances ou certains modèles de développement. Et toutes les agricultures ne se ressemblent pas : les enjeux d’un céréalier ne sont pas ceux d’un éleveur. Mais sur le terrain, on voit aussi des projets extrêmement bien intégrés, où les porteurs prennent le temps de discuter avec les riverains et les élus. Certaines unités accueillent même des classes pour expliquer le fonctionnement de l’exploitation, la production énergétique ou les pratiques agronomiques. La méthanisation ne doit donc pas être réduite à la seule production de gaz. Elle peut aussi contribuer à maintenir une exploitation agricole, à produire des fertilisants et à créer de l’activité économique locale.

Pourquoi selon vous cette filière reste-t-elle malgré tout difficile à défendre politiquement ?

Parce que l’on raisonne souvent uniquement en prix immédiat. On dit : cette énergie coûte tant. Mais il faut regarder le coût complet. Quelle valeur apporte une énergie produite localement ? Quels emplois maintient-elle ? Quelle dépendance aux importations évite-t-elle ? Quel service rend-elle au système énergétique ? Quelle infrastructure existante permet-elle de conserver ? Ces bénéfices sont plus difficiles à mettre dans une facture, mais ils existent. Et si l’on veut parler sérieusement de souveraineté, il faudra apprendre à mieux les mesurer.

« Agriculteurs, industriels, entreprises et collectivités ont besoin d’un cadre public clair et durable pour engager des investissements qui s’inscrivent nécessairement dans le temps long. »

À l’approche de 2027, quel message souhaitez-vous faire passer aux responsables politiques ?

Il faut aujourd’hui retrouver une approche pragmatique de la décarbonation et sortir des oppositions trop dogmatiques entre les différentes solutions énergétiques. C’est aussi ce que nous disent les territoires : ils ne demandent pas de choisir une énergie contre une autre, mais de pouvoir s’appuyer sur des solutions efficaces, économiquement soutenables et créatrices de valeur localement. Pour la filière gazière, la transition doit s’inscrire dans une vision d’ensemble, cohérente avec les potentiels de production et de décarbonation propres à chaque territoire, mais aussi avec les infrastructures dont nous disposons déjà. Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer électricité et gaz, mais de rechercher, dans chaque usage, les trajectoires permettant de décarboner au meilleur coût pour la collectivité.

Cette transition suppose également de redonner de la visibilité et de la stabilité aux acteurs. Agriculteurs, industriels, entreprises et collectivités ont besoin d’un cadre public clair et durable pour engager des investissements qui s’inscrivent nécessairement dans le temps long. Cela implique de la constance dans les orientations publiques, notamment dans la mise en œuvre de la PPE3, ainsi qu’une visibilité suffisante sur les dispositifs et mécanismes de soutien, notamment les CPB. Sur le terrain, la complémentarité entre les solutions énergétiques est souvent beaucoup plus évidente qu’elle ne l’est dans certains débats nationaux.

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