Biométhane : la filière alerte Matignon face au flou sur les certificats de production de biogaz

Politiques énergétiques
29/04/2026
6 min
Au 31 mars, 823 sites de méthanisations injectent dans le réseau gazier français représentant une capacité installée de 15,8 TWh. Au premier trimestre près de 3,6 TWh de biométhane ont été injectés. ©Shutterstock

Dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre, rendue publique ce jour, une dizaine d’associations et de syndicats représentant la filière des gaz renouvelables et bas carbone exhortent le gouvernement à clarifier rapidement l’avenir des certificats de production de biogaz (CPB), un mécanisme jugé indispensable au développement du biométhane en France. Faute de visibilité sur la trajectoire après 2028, plus d’un milliard d’euros d’investissements seraient aujourd’hui gelés, « faisant peser une menace sur des milliers d’emplois et sur les objectifs français de décarbonation », ont-ils écrit dans leur courrier.

Par Laura Icart 

« Nous sommes à un moment charnière », alertent dans une lettre commune, une dizaine d’acteurs parmi lesquels France, l’Association des agriculteurs métaliseurs de France, la FNCCR mais aussi plusieurs syndicats : la CFDT énergie, la CFE CGC, la CGT ou encore FO  « Soit la France donne un signal clair et assume une trajectoire ambitieuse, cohérente et lisible pour l’ensemble des gaz renouvelables et bas carbone. Soit elle prend le risque de casser une dynamique industrielle, territoriale et agricole déjà engagée » écrivent-ils dans une lettre commune adressée au Premier ministre Sébastien Lecornu. En cause, une trajectoire de CPB aujourd’hui limitée à trois ans — de 2026 à 2028 — jugée totalement insuffisante pour des installations dont la rentabilité se joue sur une douzaine d’années.

Plus d’un milliard d’euros de projets suspendus

Depuis la réforme du cadre économique du biométhane engagée en 2020, les règles ont changé. Les petites installations bénéficient toujours d’un tarif d’achat, mais les projets de plus grande taille — 77 recensés à ce jour — sont désormais exclus de ce dispositif. Pour eux, une seule option : le mécanisme des CPB. Or, faute de cap clair au-delà de 2028, « ces projets resteront dans l’impasse » rappellent les acteurs qui jugent pourtant l’outil comme stratégique pour accélérer la production de gaz renouvelable et réduire la dépendance aux énergies fossiles. Mais sur le terrain, l’absence de visibilité sur les obligations au-delà de 2028 bloque les projets. Résultat : plus d’un milliard d’euros d’investissements sont aujourd’hui en suspens, alors que de nombreuses unités pourraient être mises en service rapidement. Cette situation menace l’ensemble de la chaîne de valeur. Selon les professionnels, la filière représente déjà 26 600 emplois et 1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires en France. « Apporter de la visibilité à la filière, c’est sécuriser les investissements, soutenir l’emploi dans les territoires et réduire notre dépendance au gaz fossile importé », plaident-ils.

Une énergie locale dynamique

Pour les industriels, le biométhane dépasse désormais la simple question environnementale. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de volatilité des marchés énergétiques, il devient un enjeu de souveraineté. « La situation internationale devrait être une raison de plus de soutenir une énergie souveraine et locale », souligne Frédéric Martin, président de France Gaz. La France dispose en effet d’atouts solides : un fort potentiel agricole, une filière structurée et un réseau gazier adapté. Au début du mois de mars, près de 355 nouveaux projets avaient été enregistrés, représentant 18,7 TWh de capacité annuelle, en hausse de 28 % sur un an. Mais sans trajectoire claire, cette dynamique pourrait s’essouffler rapidement. Sur le terrain, les conséquences commencent déjà à se faire sentir. Près de 100 unités de cogénération, représentant chacune environ 2 millions d’euros d’investissement, pourraient être converties à l’injection de biométhane dans les réseaux, mais ces transformations sont aujourd’hui gelées. Pire, certaines installations arrivent en fin de contrat et risquent de fermer, fragilisant des exploitations agricoles et des entreprises locales qui avaient misé sur cette diversification. À cela s’ajoutent des projets plus importants, inscrits dans les registres, avec des montants pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros par installation. Le tissu industriel n’est pas épargné. Entreprises d’ingénierie, équipementiers, développeurs : tout un écosystème, souvent compétitif à l’échelle européenne, voit son activité ralentie. Un secteur pourtant composé d’un écosystème d’entreprises industrielles où 91 % de la production et 85 % de la valeur ajoutée sont réalisées en France selon un baromètre publié en janvier 2025. À terme, c’est la capacité d’innovation et de production française qui pourrait être affectée. 

Une bataille réglementaire à enjeu politique

Le débat sur les CPB est devenu éminemment politique. Car si le dispositif permet théoriquement de financer la filière hors budget de l’État, il reporte une partie du coût sur les fournisseurs d’énergie — et indirectement sur les consommateurs. Dans un contexte social tendu, le gouvernement avance prudemment. Plusieurs acteurs du secteur redoutaient que les arbitrages soient retardés par crainte d’un débat politique explosif sur le coût de la transition énergétique. « Ce ne sera pas le cas » assure à Gaz d’aujourd’hui une source proche du dossier qui évoque une consultation « imminente. »  Dans le courrier, les signataires insistent : le surcoût pour les consommateurs « resterait limité », tandis que les bénéfices en matière d’indépendance énergétique seraient « considérables. » Selon la filière, la fourchette haute de la future programmation énergétique, fixée à 85 TWh de biométhane en 2035, représenterait près de la moitié des importations françaises actuelles de gaz naturel liquéfié.

« L’incertitude actuelle pèse également sur d’autres technologies émergentes comme la pyrogazéification, la gazéification hydrothermale ou la méthanation, jugées essentielles pour valoriser les déchets et atteindre les objectifs climatiques » expliquent-ils.  Sans surprise, la filière demande l’ouverture immédiate d’une concertation sur la trajectoire CPB pour la période 2028-2035, avec un objectif : publier le décret avant l’été 2026. Pour les porteurs de projets, le temps presse. Les exploitations agricoles et les industriels engagés depuis quinze ans dans la méthanisation attendent un signal fort à la hauteur du potentiel français alors que l’Hexagone est devenu en 2025 le premier producteur européen de biométhane.  

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