Transition énergétique : le risque d’une facture plus lourde pour les habitants des campagnes

PRESIDENTIELLE 2027
27/10/2026
10 min

À l’approche de la présidentielle de 2027, France gaz liquides publie un manifeste pour réussir la transition énergétique des territoires ruraux sans alourdir la facture des ménages. Alors que 25 000 communes ne disposent ni d’un réseau de gaz naturel ni de chauffage urbain, que 25 % des logements ruraux seraient des passoires thermiques et que la fiscalité carbone européenne se profile pour 2028, la filière appelle à une plus grande complémentarité entre les énergies. Un enjeu de pouvoir d’achat et d’équité territoriale qui pourrait s’inviter dans la campagne électorale.

Par Laura Icart 

Dans les campagnes françaises, changer de chauffage n’est pas toujours une simple affaire de chaudière. Dans une maison ancienne, parfois mal isolée et éloignée des réseaux énergétiques, remplacer une installation au fioul ou au propane peut nécessiter plusieurs milliers d’euros de travaux. Et pour les habitants, une question domine : combien faudra-t-il payer demain pour se chauffer ? Le sujet concerne une part considérable du pays car les territoires ruraux représentent environ 90 % de la superficie française et accueillent 22 millions de personnes, soit un tiers de la population. Ils concentrent aussi une part importante de l’activité économique : un tiers des industries françaises et 25 % de l’emploi industriel, selon l’organisation professionnelle France gaz liquides. Pourtant, leurs contraintes énergétiques restent très différentes de celles des grandes agglomérations. « La transition énergétique ne pourra être acceptée que si elle offre des solutions concrètes et accessibles à tous les citoyens et toutes les entreprises », insiste France gaz liquides. « Dans les territoires ruraux, vous avez un bâti très ancien, une population vieillissante et un actif immobilier qui tend à se déprécier dans des territoires qui perdent de leur attractivité et de leur population » indique à Gaz d’aujourd’hui Julien Prévotaux, responsable des affaires publiques chez France gaz liquides.

Cinq propositions pour accompagner la décision publique

« On est dans une séquence importante où vont se décider des choses qui nous engagent pour les années à venir. Nous portons des propositions en faveur d’une transition réaliste et performante pour les territoires ruraux, pour les consommateurs, les entreprises et les habitants », nous confie Julien Prévotaux. L’organisation défend cinq axes de réforme : reconnaître les spécificités énergétiques de la ruralité dans la loi, soutenir la décarbonation des consommateurs, maintenir des modes de chauffage adaptés, encourager la production de gaz liquides renouvelables et préserver les factures énergétiques. L’une des propositions consiste à inscrire dans le code de l’énergie une distinction entre les zones raccordables aux grands réseaux et celles qui ne le sont pas. La filière souhaite également mieux prendre en compte les besoins locaux dans les documents de planification territoriale et adapter les dispositifs d’aide à la rénovation. Au-delà de ces propositions, les pouvoirs publics devront arbitrer entre plusieurs priorités : accélérer l’électrification, renforcer les réseaux, soutenir la rénovation thermique, développer les énergies renouvelables locales et préserver le pouvoir d’achat.

25 000 communes hors des réseaux de gaz et de chaleur

Premier obstacle : l’accès aux infrastructures. Selon France gaz liquides, 25 000 communes rurales ne sont raccordées ni au réseau de gaz naturel ni à un réseau de chaleur urbain. Les habitants doivent donc s’appuyer sur d’autres solutions : électricité, bois, fioul, propane ou énergies renouvelables autonomes. Le réseau électrique présente lui aussi des particularités. Dans son document, la filière indique que le réseau de distribution rural représente la moitié du linéaire national, mais seulement 20 % des clients. Plus révélateur encore : il faudrait, selon elle, 15 fois plus de longueur de réseau en milieu rural pour délivrer une même puissance électrique qu’en ville. Une donnée qui pose directement la question du coût des renforcements de réseau si les logements, les entreprises et les exploitations agricoles électrifient massivement leurs usages. Pour les pouvoirs publics, le défi est double : assurer la baisse des émissions de carbone tout en évitant que les coûts des nouvelles infrastructures ne deviennent disproportionnés. « Oui, l’électricité va prendre plus de place dans le mix énergétique dans les années à venir, mais la trajectoire de décarbonation est basée sur un modèle urbain et de densité de population. Ce n’est pas adapté aux territoires ruraux. Il faut aussi l’apport d’énergies alternatives » souligne Julien Prévotaux.  

Une approche territorialisée

Faut-il tout électrifier ? Développer davantage le chauffage au bois ? Ou conserver une place aux combustibles renouvelables transportables ? France gaz liquides plaide pour une approche territorialisée, fondée sur la complémentarité des solutions. La filière indique que les gaz liquides contribuent aujourd’hui au chauffage de 650 000 logements et à l’approvisionnement de 150 000 TPE et PME. Dans son manifeste, l’organisation défend notamment le biopropane, un gaz liquide d’origine renouvelable pouvant se substituer au propane conventionnel dans les équipements compatibles. La filière française vise 10% de biopropane dans notre consommation nationale en 2033, soit 1,07 TWh pour les usages de chauffage et d’eau chaude sanitaire, et espère aussi obtenir de l’administration française un mécanisme de soutien, à l’image de ce qui a été mis en place en France au début des années 2000 pour le développement du biogaz et du biométhane. Le débat sur le mix énergétique rural concerne également le chauffage au bois. Selon les estimations avancées par France gaz liquides, remplacer les usages du propane et du butane par de la biomasse solide pourrait entraîner une demande supplémentaire d’environ 8 TWh dès 2030. La filière y voit un risque de tensions sur une ressource déjà sollicitée pour de multiples usages : chauffage résidentiel, industrie, production d’énergie et valorisation de matières premières.

Un quart des logements ruraux seraient des passoires thermiques

Autre difficulté : la nature du parc immobilier. Les campagnes comptent près de 12 millions de logements, dont 85 % de maisons individuelles, selon les chiffres présentés par la filière. Environ 25 % seraient classés parmi les passoires thermiques. Ces logements, fréquemment anciens et de grande superficie, nécessitent davantage d’énergie lorsqu’ils sont insuffisamment isolés. Le problème dépasse donc la seule question du combustible utilisé. Remplacer une chaudière peut réduire les émissions, mais la rénovation de l’enveloppe du bâtiment reste déterminante pour maîtriser durablement les consommations. Dans certains cas, une pompe à chaleur constitue une option performante. Ailleurs, des travaux d’isolation, une adaptation de l’installation ou une solution hybride peuvent être nécessaires. La difficulté est aussi financière : le prix des équipements et les travaux indispensables peuvent créer un reste à charge important, même lorsque des aides publiques sont mobilisables. Les disparités énergétiques se traduisent déjà dans les budgets des ménages. Selon l’Insee, l’inflation du coût du chauffage a pesé, entre janvier 2021 et juin 2022, près de 23 % de plus sur les ménages situés hors des unités urbaines que sur les ménages urbains. Ces écarts s’ajoutent à d’autres dépenses contraintes, notamment les déplacements automobiles, souvent indispensables dans les territoires peu denses. Le risque est donc de voir les ménages ruraux cumuler une facture énergétique élevée et des investissements importants pour sortir des combustibles fossiles. Pour les décideurs publics, la question n’est plus seulement de savoir quelle technologie réduit le plus les émissions, mais aussi quelle trajectoire est accessible aux habitants.

Fiscalité carbone : la crainte d’une facture encore plus élevée

La fiscalité pourrait devenir l’un des points de tension du prochain quinquennat. Le nouveau marché européen du carbone ETS2 doit devenir pleinement opérationnel en 2028. Il concernera notamment les combustibles destinés au chauffage des bâtiments et aux transports routiers. En imposant aux fournisseurs de couvrir les émissions associées aux combustibles commercialisés, le système vise à encourager les alternatives moins carbonées. Mais son coût pourrait se répercuter sur les consommateurs. France gaz liquides s’inquiète particulièrement du cumul avec la fiscalité nationale. Selon les données détaillées dans son manifeste, l’accise sur le GPL de chauffage comprend en 2026 une part fixe de 0,31 euro par MWh et une majoration de 5,93 euros par MWh destinée au financement des charges électriques des zones non interconnectées. Cette majoration représente ainsi plus de 90 % du total de ces deux composantes, contre une proportion que l’organisation situe entre 15 % et 30 % pour les autres énergies de chauffage. La filière affirme également que « les évolutions fiscales ont entraîné une hausse de 18 % de la taxation du GPL à la suite des modifications introduites en 2025 ». Elle réclame notamment un plafonnement des accises, une meilleure articulation avec le futur ETS2 et une exonération fiscale du biopropane. Ces demandes restent des propositions professionnelles. Leur mise en œuvre devrait être évaluée au regard de leurs effets sur les finances publiques, les prix et les émissions.

Les objectifs climatiques nationaux s’appliquent à tous les territoires. Mais les moyens d’y parvenir ne peuvent ignorer les écarts de densité, d’infrastructures et de revenus. Le chauffage d’une maison isolée, l’énergie nécessaire au séchage des céréales ou les besoins thermiques d’une entreprise rurale ne répondent pas aux mêmes contraintes. La complémentarité des énergies peut permettre de diversifier les solutions. Elle ne sera toutefois efficace que si les technologies retenues sont comparées selon leurs coûts complets et leurs bénéfices climatiques réels. À l’approche de la présidentielle de 2027, la transition énergétique des territoires ruraux pose donc une question de fond : comment garantir les mêmes ambitions environnementales sans imposer les mêmes contraintes financières à tous les Français ?

Vous aimerez aussi