Sécurité énergétique : l’UE fera preuve de « pragmatisme » sur les émissions de méthane

Climat
19/12/2025
7 min
Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, un objectif clé de l'Accord de Paris, les émissions de méthane provenant des combustibles fossiles doivent diminuer de 75 % au cours de cette décennie, selon l'analyse de l'AIE. ©Shutterstock

En début de semaine, les ministres de l’Énergie des 27 pays membres ont donné leur aval à la proposition de la Commission européenne, qui envisage d’appliquer la réglementation sur les émissions de méthane « de manière pragmatique ». Cette flexibilité, qui s’étendra aux importations d’hydrocarbures à partir de 2027, vise à soutenir les pays tiers exportateurs, tout en limitant les risques pour la sécurité énergétique européenne.

Par Laura Icart

Si la lutte contre les émissions de méthane reste un impératif climatique, la mise en œuvre effective des nouvelles règles devra se faire « avec précaution » indique l’exécutif européen pour « éviter les perturbations économiques et diplomatiques ». Les ministres européens de l’Énergie se sont réunis à Bruxelles le 15 décembre pour discuter des nouvelles règles de l’Union européenne sur les émissions de méthane, un gaz à effet de serre responsable d’environ 30 % de l’augmentation des températures mondiales depuis la révolution industrielle. Les concentrations de méthane, un forceur climatique à courte durée de vie ainsi qu’un précurseur d’ozone troposphérique, impactent aussi bien le climat que notre santé et ne cessent d’augmenter. En 2024, l’Union européenne est devenue la première zone géographique à encadrer plus strictement les règles visant à réduire les émissions de méthane du secteur de l’énergie sur son sol mais aussi sur ses importations, contribuant ainsi à l’objectif de diminuer ses émissions de méthane de 30 % d’ici 2030 et à la lutte globale contre le réchauffement climatique en élaborant un dispositif plus strict de surveillance et d’obligation de contrôles avec des temporalités plus courtes. Cependant, leur mise en application demeure un défi complexe pour l’industrie et les États membres, en raison de l’absence de critères clairs concernant la traçabilité des émissions à l’échelle mondiale, pousse l’UE à revoir certaines de ses exigences.

Fuites de méthane : un angle mort

Longtemps relégué au second plan derrière le CO₂, le méthane est aujourd’hui identifié comme l’un des principaux accélérateurs du réchauffement climatique. Deuxième gaz à effet de serre le plus contributif au changement climatique, il possède un pouvoir de réchauffement près de 30 fois supérieur à celui du CO₂ sur 100 ans, et plus de 80 fois supérieur sur 20 ans. Sa particularité : une durée de vie atmosphérique courte – une dizaine d’années – qui en fait une cible prioritaire pour obtenir des résultats climatiques rapides. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la concentration de méthane augmente plus vite que celle de tout autre grand gaz à effet de serre, à un rythme inédit depuis le début des mesures. Or, 60 % des émissions mondiales de méthane sont d’origine humaine, et près d’un tiers provient du secteur de l’énergie. La réduction des émissions de méthane apparaît comme l’un des leviers les plus efficaces à court terme pour respecter l’accord de Paris. D’après le panel scientifique de la Climate and Clean Air Coalition, une baisse de 50 % des émissions de méthane d’origine humaine d’ici 30 ans permettrait de limiter le réchauffement global de 0,2 °C, un gain significatif dans la course contre le dépassement des 2 °C. Contrairement à d’autres politiques climatiques, la lutte contre le méthane est souvent économiquement rentable. Le gaz évité peut être capté, valorisé et revendu. L’AIE estime qu’en 2023 près de 196 milliards de mètres cubes de gaz ont été perdus dans le monde par torchage, dégazage et fuites – l’équivalent de deux tiers de la consommation annuelle de l’Union européenne. Environ 30 % des mesures de réduction n’auraient aucun coût net, et la majorité restante resterait peu onéreuse.

Des mesures « pragmatiques » pour éviter les ruptures d’approvisionnement

Le règlement européen sur le méthane, entré en vigueur en août 2024, vise à réduire de manière significative les émissions de méthane, principalement issues du secteur énergétique. Ce règlement prévoit des mesures strictes, y compris des exigences de suivi, de rapport et de vérification des émissions de méthane, et impose des obligations de conformité aux importateurs de combustibles fossiles à partir de 2027. Lors de leur réunion, les ministres ont exprimé leur soutien à une application pragmatique du règlement, insistant sur la nécessité de prévenir les risques pour la sécurité énergétique, notamment la perturbation des approvisionnements. « Nous devons veiller à ne pas compromettre la sécurité d’approvisionnement en énergie en appliquant ces règles. Nous demandons des lignes directrices plus précises afin d’assurer une mise en œuvre cohérente dans tous les États membres », a souligné Dan Jørgensen, commissaire européen à l’énergie. Les importateurs, notamment ceux des pays tiers comme les États-Unis, le Qatar ou l’Algérie, se retrouvent face à une situation délicate. Ils doivent prouver que les combustibles fossiles qu’ils importent respectent des normes de suivi des émissions équivalentes à celles en vigueur au sein de l’UE, un défi compliqué par les différences de réglementation entre les pays producteurs. Alors que la Commission européenne avait initialement envisagé un contrôle rigoureux de ces émissions, l’extension des importations de gaz naturel liquéfié (GNL), notamment en provenance des États-Unis et du Golfe, a poussé certains pays et industriels à demander un assouplissement des règles. Les États-Unis, en particulier, ont souligné les difficultés pratiques de l’application de ces normes, notamment en raison du nombre élevé de petits producteurs de gaz dans le pays. L’administration Trump avait donc demandé une exemption pour les sociétés américaines, arguant que la certification des émissions au niveau national serait inefficace.

Une législation flexible

L’UE a répondu à ces inquiétudes en mettant en avant un compromis plus flexible, sans toutefois réviser le texte. Dan Jorgensen a précisé que l’objectif n’était ni « de supprimer la législation ni d’accorder des exemptions », mais de l’appliquer de manière adaptée selon les cas, en tenant compte des spécificités des pays tiers et des impératifs liés à la sécurité des approvisionnements énergétiques. La nouvelle approche laisse aux États membres une grande liberté d’interprétation, notamment sur les sanctions. La Commission entend éviter de pénaliser les importateurs dans le cas où des difficultés pratiques rendent impossible la traçabilité complète des émissions. Par ailleurs, une méthode de certification pourrait permettre de prouver la conformité sans avoir à suivre chaque lot d’hydrocarbures importés, en certifiant plutôt la conformité des bassins de production ou des zones géographiques d’exportation.

Le règlement sur le méthane reste donc un chantier en construction, où des compromis seront nécessaires pour concilier les impératifs écologiques à la réalité opérationnelle de l’approvisionnement énergétique européen.

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