Guerre au Moyen-Orient : l’AIE alerte sur une fonte historique des stocks mondiaux de pétrole

Crise énergétique
14/05/2026
7 min
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale de pétrole devrait reculer de 420.000 barils par jour en 2026 pour s’établir à 104 millions de barils quotidiens, soit 1,3 million de barils de moins que les prévisions établies avant la guerre au Moyen-Orient.

La guerre au Moyen-Orient commence à produire ses effets les plus redoutés sur les marchés énergétiques mondiaux. Plus de 10 semaines après le début du conflit déclenché fin février par l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) alerte sur une dégradation rapide de l’équilibre pétrolier mondial. Dans son rapport mensuel publié mercredi, l’institution évoque un marché durablement « en déficit » et une érosion des stocks mondiaux « à un rythme record », faisant planer le risque de nouvelles flambées des prix à l’approche de l’été.

Par Gaz d’aujourd’hui, avec AFP

Selon l’AIE, les réserves mondiales observées ont chuté de 250 millions de barils sur les seuls mois de mars et avril, soit un rythme de ponction de 4 millions de barils par jour (mb/j). Une dynamique inédite depuis les grands chocs pétroliers contemporains. « La diminution rapide des réserves dans un contexte de perturbations persistantes pourrait annoncer de futures flambées de prix », avertit l’agence.

14 millions de barils par jour de production pétrolière sont actuellement affectés

Le point de rupture se situe dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite habituellement près de 20 % du commerce mondial de pétrole et de gaz. Depuis le blocage partiel imposé par Téhéran, les flux énergétiques du Golfe sont fortement perturbés. L’AIE estime que plus de 14 millions de barils par jour de production pétrolière sont actuellement affectés, un choc d’approvisionnement sans précédent récent. Depuis février, les pertes cumulées dépasseraient déjà un milliard de barils. La production mondiale de pétrole a encore reculé de 1,8 million de barils par jour en avril pour tomber à 95,1 mb/j. Au total, les pertes de production atteignent désormais 12,8 mb/j depuis le début du conflit. Même dans l’hypothèse d’une reprise progressive du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz à partir de juin, l’AIE prévoit une contraction moyenne de l’offre mondiale de 3,9 mb/j en 2026, à 102,2 mb/j, soit près de 6 % de moins que les projections établies avant-guerre.

Les réserves stratégiques déjà massivement mobilisées

Face au choc, les pays consommateurs ont déjà engagé des mesures exceptionnelles. En mars, les 32 membres de l’AIE avaient annoncé une libération coordonnée de 426 millions de barils issus des réserves stratégiques, soit plus du tiers des stocks d’urgence détenus par les pays membres. Mais cette réponse ne suffira pas à enrayer durablement l’érosion des réserves mondiales. En incluant les stocks stratégiques progressivement injectés sur le marché, le déficit cumulé des stocks pétroliers mondiaux pourrait atteindre 900 millions de barils d’ici septembre, selon les calculs de l’agence. « Nous avons déjà perdu un milliard de barils de réserves et il nous en reste moins de la moitié avant d’atteindre les niveaux opérationnels minimums », explique Adi Imsirovic, spécialiste des marchés énergétiques à l’université d’Oxford qui évoque « une situation critique ».

Des prix extrêmement volatils

Le marché pétrolier connaît depuis mars une volatilité exceptionnelle. Le Brent de mer du Nord a évolué dans une fourchette proche de 50 dollars le baril en avril. Les prix ont brièvement dépassé 144 dollars avant de retomber sous les 100 dollars puis de rebondir autour de 110 dollars au gré des spéculations diplomatiques sur un éventuel accord entre Washington et Téhéran. Les marchés de produits raffinés deviennent désormais à leur tour sous tension. Les marges de raffinage restent à des niveaux historiquement élevés, soutenues notamment par l’envolée des prix du diesel et du kérosène. Les prix du carburant aviation ont quasiment triplé après la réduction des exportations moyen-orientales. La baisse des capacités de raffinage accentue également les tensions. Les volumes raffinés mondiaux devraient chuter de 4,5 mb/j au deuxième trimestre 2026 pour tomber à 78,7 mb/j. Plusieurs installations pétrolières du Golfe ont été endommagées tandis que les restrictions à l’exportation se multiplient.

L’Asie particulièrement fragilisée

Les économies asiatiques apparaissent comme les plus exposées à la crise actuelle. La Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Inde dépendent fortement des flux transitant par Ormuz. Les importations maritimes chinoises de brut ont reculé de 3,6 mb/j entre février et avril. Le Japon a réduit ses importations de 1,9 mb/j, la Corée du Sud d’un million de barils par jour et l’Inde de 760 000 barils. Face aux tensions, plusieurs gouvernements multiplient les mesures de sobriété énergétique. L’Inde appelle à réduire la consommation de carburants, certaines compagnies aériennes diminuent leurs vols et plusieurs administrations européennes encouragent à nouveau le télétravail afin de limiter les déplacements. En Europe, Bruxelles tente d’éviter tout mouvement de panique. La Commission européenne répète qu’il n’existe « pas de pénurie de kérosène » mais prépare néanmoins des scénarios alternatifs d’approvisionnement, notamment via des importations américaines accrues.

Une demande mondiale désormais orientée à la baisse

Le choc énergétique commence également à affecter la demande mondiale. L’AIE prévoit désormais une contraction de la consommation pétrolière mondiale de 420 000 barils par jour en 2026, à 104 mb/j, soit 1,3 mb/j de moins que ses prévisions d’avant-guerre. La pétrochimie et l’aviation figurent parmi les premiers secteurs touchés. La raréfaction des matières premières pèse déjà sur la production chimique mondiale, tandis que la hausse des prix du kérosène fragilise plusieurs compagnies aériennes. Pour autant, les professionnels du transport aérien restent prudents sur l’ampleur du ralentissement. En France, la Fédération nationale de l’aviation marchande (Fnam) indique ne pas constater « d’affaissement de la demande » pour la saison estivale.

L’hypothèse centrale retenue par l’AIE repose sur une réouverture progressive du détroit d’Ormuz à partir du troisième trimestre. Même dans ce scénario relativement optimiste, le marché pétrolier resterait déficitaire jusqu’à la fin de l’année. L’agence estime que l’offre mettra plus de temps à se redresser que la demande, malgré la hausse des exportations en provenance des États-Unis, du Brésil, du Canada ou encore du Kazakhstan. Les producteurs de l’Atlantique ont déjà augmenté leurs exportations de 3,5 mb/j depuis février afin de compenser partiellement les pertes du Golfe. Mais pour les analystes, le principal risque reste désormais celui d’une crise prolongée des stocks.

Avec des réserves mondiales qui s’épuisent à un rythme inédit et une demande estivale qui approche, les marchés pétroliers pourraient entrer dans une nouvelle phase de forte instabilité au cours des prochains mois.

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