L’Allemagne aborde l’hiver avec des stocks de gaz au plus bas depuis 15 ans

Approvisionnement
08/09/2026
7 min
En Allemagne, les stocks de gaz ne sont remplis qu’à 53 % début septembre, contre 71 % un an plus tôt. Les opérateurs estiment qu’un niveau de 77 % reste atteignable au 1er novembre, mais insuffisant en cas d’hiver exceptionnellement froid ©Shutterstock

Les réserves allemandes de gaz ne sont remplies qu’à 53 % au début de septembre, contre 71 % un an plus tôt. Les opérateurs jugent encore possible d’atteindre 77 % au 1er novembre, mais préviennent qu’un hiver très froid pourrait mettre le système sous tension. Berlin, de son côté, exclut pour l’instant un scénario de pénurie.

Par Gaz d’aujourd’hui, avec AFP

L’Allemagne entre dans la dernière ligne droite avant l’hiver avec un niveau de réserves inhabituellement faible. Au 1er septembre, les stockages de gaz n’étaient remplis qu’à environ 53 %, soit leur niveau le plus bas à cette période de l’année depuis le début des relevés il y a 15 ans. Un an plus tôt, ils affichaient près de 71 %. La situation n’est pas encore critique, mais la marge de manœuvre se réduit rapidement. Selon l’Initiative Energien Speichern (Ines), qui regroupe les opérateurs allemands de stockage, un taux de remplissage d’environ 77 % reste techniquement atteignable au 1er novembre. Mais il faudrait pour cela accélérer nettement les injections dans les prochaines semaines. « Le facteur décisif est désormais de savoir si les clients rempliront les capacités qu’ils ont réservées et s’ils le feront suffisamment rapidement », prévient Sebastian Heinermann, directeur général d’Ines.

Une fenêtre de tir qui se referme

Le problème tient moins à la capacité physique des installations qu’à l’économie du stockage. Les réserves allemandes disposent encore de capacités réservées importantes, mais le signal de marché reste peu incitatif. Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, la hausse des prix du gaz a renchéri les achats de GNL. Dans le même temps, l’écart entre les prix d’été et ceux de l’hiver s’est fortement réduit. Or le stockage repose précisément sur cette différence : acheter du gaz lorsqu’il est moins cher, le stocker, puis le revendre ou le consommer lorsque les prix remontent. « Remplir les stockages doit être économiquement viable si l’on veut que les acteurs du marché utilisent réellement les capacités qu’ils ont réservées », résume Sebastian Heinermann. Dans ses scénarios présentés à la presse ce matin, l’Ines souligne que le niveau de remplissage progresse depuis le début de juin à un rythme historiquement faible. L’association attribue cette lenteur à la fois aux importants soutirages intervenus à la fin de l’hiver 2025-2026 et à la forte hausse des prix du gaz depuis la fermeture du détroit d’Ormuz.

77 % suffiraient dans un hiver normal

Dans le scénario central d’Ines, avec des températures saisonnières, un taux de remplissage de 77 % au 1er novembre permettrait à l’Allemagne de passer l’hiver sans rupture d’approvisionnement. Les stocks tomberaient alors à une décrue progressive des réserves, de 77 % en novembre à 71 % en décembre, 61 % en janvier, puis 47 % en février. Mais le scénario se dégrade fortement en cas de vague de froid prolongée. L’Ines estime qu’un remplissage de 77 % ne suffirait alors plus à garantir totalement l’approvisionnement. « Pour pouvoir assurer entièrement l’approvisionnement en gaz pendant l’hiver prochain, y compris avec des températures extrêmement froides, un niveau de réservation plus élevé et le remplissage effectif de ces capacités sont nécessaires », conclut l’association. Les simulations montrent même qu’en cas de froid extrême, les réserves pourraient être quasiment épuisées dès janvier ou février. Le graphique de sensibilité publié par l’Ines fait apparaître un risque de déficit de fourniture pendant les périodes les plus froides.

Berlin veut éviter de dramatiser

Le gouvernement allemand se montre pourtant plus rassurant. Le ministère de l’Économie estime qu’« une situation de pénurie de gaz n’est pas attendue l’hiver prochain », tout en reconnaissant que la situation est plus tendue que l’an dernier. Berlin compte encore sur le marché pour combler l’écart. Les autorités suivent de près les niveaux de stockage, les importations ainsi que l’évolution des marchés internationaux, et s’attendent à ce que les fournisseurs et régies municipales honorent leurs engagements de remplissage. Cette prudence politique n’empêche pas le gouvernement d’étudier plusieurs options. Selon la presse allemande et Bloomberg, Berlin aurait engagé des discussions avec Uniper et Sefe, l’ancienne filiale allemande de Gazprom nationalisée en 2022, afin de renforcer les stocks sans en revenir à des achats directs de gaz par l’État.

Le souvenir de 2022

L’épisode ravive nécessairement le souvenir de la crise énergétique de 2022. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’effondrement des livraisons de gaz russe, l’Allemagne avait instauré des objectifs stricts de remplissage des stockages. Depuis, le pays a considérablement renforcé ses capacités d’importation de GNL et diversifié ses fournisseurs. Cette diversification réduit le risque d’une rupture brutale, mais ne neutralise pas totalement le risque prix. L’Ines insiste d’ailleurs sur un paradoxe : l’Allemagne et plus largement l’Europe disposent aujourd’hui de capacités d’importation de GNL largement supérieures à leur utilisation effective. Selon les données reproduites dans son étude, les capacités européennes de terminaux GNL atteignent environ 9,3 TWh par jour, tandis que les importations se situaient autour de 3,1 TWh par jour en août 2026, laissant une large partie des capacités inutilisées.

Le marché davantage que la capacité physique

C’est tout l’enjeu de la situation actuelle : l’Europe n’est plus confrontée exactement au même risque qu’en 2022. Le problème n’est plus seulement de savoir si le gaz peut physiquement arriver, mais à quel prix et avec quelles incitations il sera stocké avant l’hiver. L’Ines réclame donc des mesures de soutien au remplissage : baisse de certains tarifs de réseau, suppression de prélèvements liés à l’utilisation des stockages ou encore mécanismes de financement préférentiels.

Le message adressé à Berlin est clair : la sécurité d’approvisionnement ne peut plus reposer uniquement sur la disponibilité théorique des capacités. « La possibilité technique ne garantit pas que le niveau sera effectivement atteint », souligne en substance l’Ines. Le niveau de réservation atteint environ 83 %, mais le remplissage techniquement réalisable au 1er novembre est déjà tombé à 77 %. Pour l’Allemagne, les prochaines semaines seront donc décisives. Un hiver normal pourrait être absorbé sans difficulté majeure. Mais avec des stocks au plus bas depuis 15 ans et une injection encore trop lente, le pays aborde la saison froide avec une marge de sécurité nettement plus étroite qu’au cours des dernières années.

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