Énergie : « Une crise mondiale, instable et sans filet de sécurité »

Entretien
31/03/2026
8 min

Alors que les tensions au Moyen-Orient ravivent les inquiétudes sur les marchés énergétiques, les entreprises font face à une nouvelle phase d’incertitude. Helder Faria Rubio, de Capitole Énergie, conseil fondé en 2017 désormais intégré au groupe EPSA, basé à Toulouse, qui accompagne les entreprises sur l’ensemble de leurs enjeux énergétiques – achats, stratégie, fiscalité, optimisation -, décrypte pour Gaz d’aujourd’hui une crise « plus globale et plus imprévisible » que celle de 2022. Entretien.

Propos recueillis par Laura Icart

En quoi la crise actuelle diffère-t-elle de celle de 2022 ?

C’est une rupture majeure. En 2022, nous étions face à une crise européenne, centrée sur le gaz russe. Aujourd’hui, la crise est mondiale. Elle touche simultanément plusieurs matières premières — pétrole, gaz, métaux — et concerne différentes zones géographiques. Les effets sont en chaîne, avec des impacts variables selon les régions et les secteurs. Autre différence clé : l’incertitude. Les marchés réagissent désormais davantage aux déclarations politiques qu’aux fondamentaux économiques. On observe une forte volatilité, alimentée par des annonces contradictoires. Les marchés sont clairement dans l’émotion.

Comment réagissent vos clients face à cette instabilité ?

La priorité, c’est la visibilité. Depuis 2022, on observe un basculement massif vers des contrats à prix fixe. Les offres indexées sur les marchés restent marginales et concernent surtout de très gros consommateurs, capables d’assumer le risque. Pour la majorité des entreprises, l’objectif est clair : sécuriser les coûts et éviter les mauvaises surprises. Dans ce contexte, nous insistons sur un point : ne pas céder à la panique. Il faut prendre le temps d’analyser sa situation, construire des scénarios et choisir en fonction de son appétence au risque.

Le marché du gaz est-il particulièrement sous tension ?

Oui, et pour plusieurs raisons. D’abord, une partie de l’offre mondiale est fragilisée. Ensuite, la concurrence s’intensifie entre zones géographiques. L’Europe va devoir attirer des cargaisons de GNL face à d’autres acheteurs, notamment en Asie. Et chaque acteur supplémentaire sur le marché accentue la pression. Le problème fondamental, c’est qu’il n’y a pas de filet de sécurité. Si les volumes contractés ne sont pas livrés, il faut se tourner vers le marché spot — souvent à des prix beaucoup plus élevés.


« Si l’Europe attend trop, elle peut se retrouver à acheter au plus haut. Mais si elle agit trop vite, elle peut déclencher une hausse des prix. »



Faut-il s’inquiéter pour les stocks européens ?

La situation reste maîtrisée à ce stade. Les niveaux de stockage sont cohérents pour une fin d’hiver. Mais le véritable enjeu commence maintenant : la phase de remplissage. C’est entre le printemps et l’été que tout se joue. Le risque, c’est le timing. Si l’Europe attend trop, elle peut se retrouver à acheter au plus haut. Mais si elle agit trop vite, elle peut déclencher une hausse des prix. C’est un équilibre très délicat.

Peut-on anticiper l’évolution des prix du gaz ?

C’est extrêmement difficile. Le marché du GNL est structurellement tendu et sans réserve. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que nous entrons dans un nouveau régime de prix. Les niveaux observés avant crise — autour de 20 à 25 euros le MWh — semblent hors d’atteinte. Un plancher autour de 40 euros le MWh pourrait s’installer durablement, notamment en raison du coût croissant des investissements énergétiques dans un contexte géopolitique instable.

Quelles leçons pour l’Europe et la France ?

La principale leçon est claire : la dépendance énergétique reste trop forte. Après 2022, l’Europe a remplacé une dépendance par une autre, sans résoudre le problème de fond. L’enjeu désormais est de regagner en autonomie, ce qui suppose des investissements massifs et une stratégie coordonnée à l’échelle européenne. Mais cela prendra du temps.


« 68 millions d’euros, c’est le budget de quelques heures de trading sur le marché spot. »



Le gouvernement a annoncé vendredi un plan de l’ordre de 70 millions d’euros. Une réponse suffisante ?

C’est une réponse honnête à la douleur immédiate, les pêcheurs qui ne peuvent plus sortir en mer, les transporteurs dont les marges fondent. Ces gens ne peuvent pas attendre une réforme structurelle de marché. L’aide d’urgence est légitime. Mais 68 millions d’euros, c’est le budget de quelques heures de trading sur le marché spot. Ce n’est pas de la politique énergétique, c’est de la gestion de crise sociale. Et il manque le deuxième niveau du choc : le gaz. Les industries énergivores (chimie, aluminium, verre, papier) qui vont absorber la hausse dans leurs coûts de production dans les prochaines semaines, ne sont pas dans ce plan. Ce sont elles qui détermineront l’état de l’appareil productif français à l’automne. Les aides annoncées achètent du temps. Elles n’achètent pas de la résilience.

Le gouvernement a-t-il encore des marges de manœuvre ?

Elles sont limitées. Les dispositifs massifs comme le bouclier tarifaire ont un coût budgétaire très élevé et ne sont plus soutenables. Les solutions de court terme existent, mais ce sont souvent des réponses partielles. Le véritable levier est structurel : électrification, efficacité énergétique, diversification des sources. Le défi, c’est qu’il faut investir aujourd’hui pour des résultats dans 10 ou 20 ans — dans un contexte de tension immédiate sur les prix.


« Nous sommes entrés dans une phase d’instabilité durable. »



Allons-nous vers des prix durablement élevés ?

C’est le scénario le plus probable. La hausse du risque géopolitique renchérit le coût du capital à investir pour les industriels et les énergéticiens. Produire de l’énergie devient plus cher et les marchés l’intègrent déjà dans les prix. À moyen terme, cela pourrait installer un niveau de prix structurellement plus élevé, avec un effet d’entraînement sur toute l’économie. Nous sommes entrés dans une phase d’instabilité durable. Mais c’est aussi un accélérateur : des prix élevés peuvent inciter à investir, innover et réduire la dépendance aux énergies fossiles. Encore faut-il transformer cette contrainte en stratégie.

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