Certificats de production de biogaz : la filière en colère craint un nouveau report

Politiques énergétiques
08/04/2026
6 min
Au 31 décembre 2025, 1 117 projets étaient en file d’attente de raccordement, représentant une capacité totale de 18,7 TWh par an, en hausse de 28 % par rapport à fin 2024 ©Kéon

Les acteurs de la filière des gaz renouvelables espéraient que le gouvernement allait enfin passer à la vitesse supérieure et donner des perspectives « de long terme » pour massifier la production de biométhane. Attendue depuis plus d’un an, la trajectoire de restitution des Certificats de Production de Biogaz (CPB) au-delà de 2028 ne pourrait  être finalement  publiée qu’à la rentrée 2026. Un nouveau report qui passe mal, suscitant l’incompréhension et la colère de toute une filière.

Par Laura Icart

C’est une décision qui ne passe pas. La publication de la trajectoire de restitution des Certificats de Production de Biogaz (CPB) au-delà de 2028 pourrait être une nouvelle fois repoussée — cette fois à la rentrée 2026, annoncent ce matin dans un communiqué commun France Gaz Renouvelables, l’Association des agriculteurs méthaniseurs de France, le Syndicat des énergies renouvelables et France Gaz. Un calendrier jugé « incompréhensible » par les acteurs des gaz renouvelables, qui dénoncent un manque de visibilité chronique. Car cette trajectoire est loin d’être un simple document administratif : elle conditionne l’ensemble des décisions d’investissement dans le biométhane. Sans cap clair à moyen terme, impossible pour les porteurs de projets de sécuriser leurs financements ou de lancer de nouvelles installations.

Plus d’un milliard d’euros « bloqués »

Fin mars, l’Administration a détaillé un calendrier en deux temps : une consultation informelle de six semaines, suivie d’un projet de décret avant l’été, puis d’une consultation réglementaire de quatre semaines. Mais ce calendrier théorique renvoie en réalité à une publication « au mieux en septembre, voire en octobre », nous confie un acteur du secteur, alimentant les inquiétudes. Derrière ce retard administratif se cache un enjeu bien concret : plus d’un milliard d’euros d’investissements aujourd’hui bloqués. « Les projets sont prêts, les financements sont identifiés, mais sans visibilité, tout est à l’arrêt », s’inquiète Cécile Frédéricq, déléguée générale de France Gaz Renouvelables. En cause, une trajectoire limitée à trois ans — de 2026 à 2028 — jugée totalement insuffisante pour des installations dont la rentabilité se joue sur une douzaine d’années. Depuis la réforme du cadre économique du biométhane engagée en 2020, les règles ont changé. Les petites installations bénéficient toujours d’un tarif d’achat, mais les projets de plus grande taille — 77 recensés à ce jour — sont désormais exclus de ce dispositif. Pour eux, une seule option : le mécanisme des CPB. Or, faute de cap clair au-delà de 2028, « ces projets resteront dans l’impasse », rappellent les acteurs. Sur le terrain, les conséquences commencent déjà à se faire sentir. Près de 100 unités de cogénération, représentant chacune environ 2 millions d’euros d’investissement, pourraient être converties à l’injection de biométhane dans les réseaux, mais ces transformations sont aujourd’hui gelées. Pire, certaines installations arrivent en fin de contrat et risquent de fermer, fragilisant des exploitations agricoles et des entreprises locales qui avaient misé sur cette diversification. À cela s’ajoutent des projets plus importants, inscrits dans les registres, avec des montants pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros par installation.

Des objectifs hors de portée ?

La Programmation pluriannuelle de l’énergie fixe un cap de 44 TWh de biométhane en 2030, et jusqu’à 82 TWh en 2035. Mais les outils ne suivent pas. Le tarif d’achat, plafonné à 800 GWh/an depuis 2021, apparaît « très insuffisant », note la filière. Quant aux dispositifs complémentaires — CPB pour les usages résidentiels et tertiaires, ou futur mécanisme IRICC pour la mobilité — ils restent partiels, voire inexistants à ce stade. Résultat : un décalage croissant entre les objectifs politiques et les moyens réellement déployés. « Sans visibilité, la trajectoire fixée par l’État semble difficilement atteignable », soulignait il y a quelques jours, lors d’un échange avec l’Association des journalistes de l’énergie, la directrice générale de GRDF, Laurence Poirier-Dietz. « Une aberration si l’on regarde le potentiel et les projets en attente », avait-elle ajouté.

Un sentiment d’abandon généralisé

Sur le terrain, les conséquences sont déjà visibles. De nombreuses exploitations agricoles, engagées dans la méthanisation pour diversifier leurs revenus, se retrouvent fragilisées. Faute de perspectives, certains projets sont abandonnés, d’autres reportés sine die. « Nous avons le sentiment d’être abandonnés par l’État » indique à Gaz d’aujourd’hui, Adrien Perrier, président de l’Association des agriculteurs méthaniseurs du Grand Est, un sentiment partagé par bon nombre d’agriculteurs méthaniseurs en région, notamment par ceux en cogénération, laissés sans perspectives. Il serait près de 500 sites à n’avoir aucune solution aujourd’hui et « pour lesquels aucun travail spécifique n’aurait été engagé », regrette l’AAMF. Le tissu industriel n’est pas épargné. Entreprises d’ingénierie, équipementiers, développeurs : tout un écosystème, souvent compétitif à l’échelle européenne, voit son activité ralentie. Un secteur pourtant composé d’un écosystème d’entreprises industrielles où 91% de la production et 85% de la valeur ajoutée sont réalisées en France selon un baromètre publié en janvier 2025. À terme, c’est la capacité d’innovation et de production française qui pourrait être affectée. Plus largement, « le retard des CPB risque de renchérir le coût global de la transition énergétique, en différant les investissements nécessaires à la décarbonation », regrette Cécile Frédéricq.

Le timing, lui aussi, interroge. Dans un contexte énergétique déjà tendu, marqué par les incertitudes géopolitiques et la nécessité de renforcer la souveraineté nationale, ce report est perçu comme un contre-sens. Car le biométhane, produit localement, constitue une alternative crédible pour sécuriser l’approvisionnement et soutenir l’économie des territoires.  Face à cette situation, la filière appelle le gouvernement à publier « avant l’été » un décret fixant une trajectoire claire et crédible des CPB jusqu’en 2035. Un signal jugé indispensable pour relancer les investissements, sécuriser les projets et éviter un coup d’arrêt brutal. Car pour les acteurs du secteur, l’équation est simple : sans visibilité, pas d’investissements. Et sans investissements, pas de transition.

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