À Madagascar, le biogaz ouvre un nouveau débouché pour l’économie locale

Economie circulaire
21/09/2026
14 min

Faible accès à l’électricité, dépendance aux hydrocarbures et réseaux insuffisants : Madagascar reste confronté à un important déficit énergétique. Alors que les politiques publiques privilégient surtout le solaire et l’hydroélectricité, la valorisation de la biomasse et le biogaz peuvent constituer une solution complémentaire, notamment pour les usages domestiques hors réseau. Une toute jeune entreprise malgache, Madabiogaz, ambitionne de développer un modèle de « biogaz territorial », fondé sur la méthanisation de déchets agricoles et organiques. L’objectif : produire localement du gaz en bouteille pour la cuisson, réduire l’usage du charbon de bois et créer une économie circulaire autour des déchets et de l’agriculture.

Par Laura Icart

À Madagascar, l’accès à l’énergie reste l’un des freins au développement économique. En 2022, 36 % de la population avait accès à l’électricité, selon le dossier « Comprendre la situation énergétique de Madagascar », publié par le think tank Diapason en février 2025. Dans les zones rurales, le taux de raccordement au réseau électrique national tombait à 15 %. Le gouvernement s’est fixé pour objectif de porter l’accès à l’électricité à 80 % d’ici 2030. Le déficit de production reste important. Pour une population estimée à 30 millions d’habitants, Diapason évalue les besoins électriques du pays à 13,77 TWh par an, contre une production nationale d’environ 1,47 TWh. Le fioul et le diesel représentent encore 47,6 % de cette production. Cette dépendance pèse sur les finances du pays : le rapport évalue à 227 millions de dollars par an le coût du fioul lourd et souligne que Madagascar importe l’essentiel de ses hydrocarbures.

Le biogaz, un levier à sortir de l’ombre

Face à cette situation, la stratégie énergétique malgache repose d’abord sur le développement des renouvelables. Le plan énergétique intégré prévoit 7,03 milliards de dollars d’investissements d’ici 2030, notamment dans les mini-réseaux solaires hybrides, les systèmes photovoltaïques individuels et l’hydroélectricité. Le rapport mentionne également la biomasse parmi les énergies renouvelables susceptibles de participer à la diversification du mix énergétique, sans toutefois détailler spécifiquement le potentiel du biogaz.

Madagaz veut faire du biogaz une énergie de proximité

À Madagascar, le biogaz reste encore largement associé à de petites installations domestiques en autoconsommation. Madagaz veut changer d’échelle. Le projet porté autour d’Antsirabe, au centre de l’île, entend développer un modèle intermédiaire, plus structuré, capable de produire du biométhane en quantité suffisante pour être conditionné en bouteilles et distribué aux ménages. À Antsirabe, le projet Madagaz prévoit ainsi une unité de méthanisation agricole associée à une station de mise en bouteille du biogaz.  « Le modèle que je propose, je l’appelle le biogaz territorial », explique la fondatrice de Madagaz, Faratiana Minoarisoa. « Sur un territoire, on peut en faire une économie. » L’idée est de dépasser le simple biodigesteur familial pour créer une filière locale, avec collecte de matières organiques, production de gaz, distribution et valorisation du digestat. Le futur site pilote vise plus de 3 000 foyers, une production de 3 200 MWh par an et la valorisation de plus de 6 000 tonnes d’intrants agricoles et de biodéchets par an. L’intérêt du modèle réside notamment dans son fonctionnement hors réseau. « On a un terrain, on a identifié les gisements. Aujourd’hui, on attend un partenaire financier pour nous accompagner », précise la porteuse du projet. Dans un pays où les infrastructures électriques restent très inégalement réparties, la production décentralisée peut compléter les grands projets hydroélectriques et solaires.

Une alternative au charbon de bois

Dans de nombreux foyers malgaches, le charbon de bois reste un combustible majeur pour la cuisson. Madagaz veut lui substituer progressivement par du biogaz. « C’est l’énergie alternative à l’utilisation du charbon de bois que Madagascar propose », résume la porteuse du projet. L’ambition est aussi environnementale. « Aujourd’hui, il y a un vrai souci de gestion forestière à Madagascar. Il y a eu une vraie déforestation », insiste-t-elle, en rappelant également les émissions liées à la combustion du bois et du charbon dans les foyers. Les premiers tests menés par Madagaz sur la cuisson sont présentés comme encourageants. « On avait cuit et comparé avec du charbon de bois », explique-t-elle. Selon ces essais, le charbon se serait révélé sensiblement moins efficace énergétiquement. « Tu dépenses trop d’énergie, mais il y a très peu d’énergie utile », résume-t-elle.

Valoriser ce qui ne l’est pas encore

Le modèle repose sur la récupération de matières aujourd’hui peu ou pas valorisées. Madagaz cite notamment les déchets ménagers, les résidus agricoles, les sous-produits de rizeries ou encore ceux issus de petits moulins de transformation du manioc. « Il y a des intrants qui ne sont pas du tout valorisés », souligne la porteuse du projet. À Antsirabe, elle décrit notamment des circuits informels de collecte de déchets, avec des personnes qui passent de porte à porte sans véritable rémunération structurée. L’idée serait de les intégrer à la chaîne de valeur et de les payer en fonction des volumes collectés. Cette logique doit aussi associer directement les agriculteurs. « On va travailler avec des agriculteurs locaux », explique-t-elle. « C’est une installation pensée à l’échelle d’un territoire. » Le projet veut ainsi articuler trois dimensions : énergie, agriculture et emploi local. « C’est vraiment une création d’économie circulaire grâce à l’agriculture », ajoute-t-elle.

Un second débouché dans les champs

Le résidu de méthanisation, le digestat, pourrait être valorisé comme amendement ou fertilisant. L’enjeu est important dans un pays où une partie des engrais reste importée et coûteuse. « Il y a encore une bonne partie des engrais qui sont importés. Et même ceux qui sont fabriqués localement sont chers », souligne la porteuse du projet. Madagaz envisage ainsi plusieurs modèles : vente du digestat ou échanges avec les agriculteurs en contrepartie de matières premières. « Le schéma économique doit encore être affiné, mais cette valorisation constitue un élément central du projet. »

Un cadre réglementaire quasi inexistant

À Madagascar, le cadre réglementaire pour des unités de méthanisation de type industriel reste en construction. « C’est seulement maintenant qu’il y a une vraie discussion sur les cadres réglementaires, sur les lois, avec les installations de type industriel », explique la porteuse du projet. Elle souligne également un déficit de connaissance de la technologie chez certains décideurs et financeurs. « Quand tu leur parles de biogaz, ils vont tout de suite faire le lien avec le biogaz miniature », explique-t-elle. « Ils n’ont pas encore saisi le potentiel de la technologie à plus grande échelle. » Le projet doit donc aussi jouer un rôle de démonstrateur. « Il faut installer un premier modèle pour montrer que le système fonctionne », insiste-t-elle. Ce site pilote pourrait associer production de biométhane en bouteille et cogénération, l’électricité produite servant d’abord à l’autoconsommation du site, puis éventuellement à d’autres usages, selon les contrats et le cadre réglementaire. À court terme, le principal verrou reste toutefois financier.

Madagaz recherche aujourd’hui un partenaire capable d’accompagner le premier site et, idéalement, sa réplication. « On n’a pas encore trouvé ce partenaire », reconnaît-elle. L’objectif est de démontrer qu’un modèle de biogaz de taille territoriale peut être viable à Madagascar, avant de l’adapter à d’autres territoires ou à des besoins industriels spécifiques.

« Si je n’avais pas la conviction que le biogaz est une vraie solution pour la transition énergétique à Madagascar, j’aurais déjà abandonné »

Formée en France à la méthanisation, la fondatrice de Madagaz Faratiana Minoarisoa veut adapter à son pays un modèle de biogaz « territorial ». Derrière l’ambition industrielle, il y a aussi un engagement personnel, nourri par des années de formation, de doutes et de persévérance.

Vous avez découvert la méthanisation en France. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire un projet pour Madagascar ?

J’ai suivi un diplôme universitaire consacré à la mise en œuvre d’unités de méthanisation, avec l’École nationale supérieure d’agronomie et des industries alimentaires à Nancy et un centre de formation à Bar-le-Duc. Pendant cette période, j’ai visité une douzaine de sites, rencontré des agriculteurs méthaniseurs, des bureaux d’études, des constructeurs. J’ai vraiment vu comment une unité fonctionnait au quotidien. C’est là que j’ai compris qu’il y avait quelque chose à transposer à Madagascar. Bien sûr, il ne s’agit pas de copier le modèle français, parce que les réalités sont très différentes, mais s’en inspirer pour construire quelque chose d’adapté à mon pays.

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans cette expérience française ?

Le fait que la méthanisation ne soit pas seulement une technologie. Il y a toute une économie autour : la gestion des intrants, la valorisation du digestat, le travail avec les agriculteurs, la maintenance, les débouchés énergétiques, les emplois générés… À Madagascar, quand on parle de biogaz, beaucoup de gens pensent encore au petit biodigesteur domestique installé derrière une maison. Moi, ce que j’ai découvert en France, c’est qu’on pouvait créer une véritable activité économique autour du biogaz.

Pourquoi avoir choisi la cuisson domestique comme premier débouché ?

Parce qu’il y a un vrai besoin. Aujourd’hui, beaucoup de familles utilisent encore le charbon de bois. Et derrière cette consommation, il y a une pression très forte sur la forêt. Le modèle domestique du biogaz existe déjà, mais il est surtout conçu pour l’autoconsommation d’un ménage. Nous, nous voulons aller plus loin : produire davantage, mettre le gaz en bouteille et pouvoir le distribuer. C’est une manière de proposer une alternative au charbon tout en créant une activité économique.

Dans votre projet, le biogaz est aussi très lié à l’agriculture.

Oui, totalement. C’est même essentiel. À Madagascar, il existe énormément de matières qui ne sont pas valorisées. Dans les rizeries, par exemple, dans les petits moulins ou dans certaines activités agricoles, on produit des résidus qui sont parfois simplement laissés de côté. Nous voulons organiser cette collecte et créer une valeur autour. Il y a aussi des personnes qui ramassent déjà des déchets sans véritable rémunération structurée. L’idée serait de les intégrer au système, de les former et de les rémunérer en fonction des volumes collectés.

Vous insistez beaucoup sur la création d’emplois. C’est un sujet personnel pour vous ?

Oui, parce qu’on voit énormément de jeunes qui terminent leurs études et qui ne trouvent pas de travail à Madagascar. Quand je parle de biogaz territorial, c’est aussi cela que j’ai en tête. Une source d’énergie locale peut devenir une source de revenus locale et faire travailler des gens.

Le projet semble pourtant difficile à faire avancer. Quel est aujourd’hui le principal obstacle ?

Le financement, clairement. Il existe des appels à projets énergétiques à Madagascar, mais le biogaz est encore mal compris. Beaucoup d’acteurs connaissent surtout le modèle domestique. Quand on parle de méthanisation, de mise en bouteille ou de modèle territorial, il faut encore beaucoup expliquer. Et les dispositifs de soutien sont aujourd’hui très orientés vers d’autres technologies, notamment le solaire.

Qu’est-ce qui vous fait continuer ?

La conviction que ça peut fonctionner et que ça peut être utile à mon pays. J’ai eu la chance de venir en France, d’apprendre et de voir notamment au côté de l’Association des agriculteurs méthaniseurs tout ce que la méthanisation pouvait apporter. C’est l’idée qu’une technologie peut répondre à plusieurs problèmes en même temps. On parle d’énergie, mais aussi d’agriculture, de déchets, d’emploi, de déforestation. J’ai le sentiment que développer le biogaz c’est apporter ma pierre à l’édifice du développement énergétique et économique de Madagascar. Et cela reste ma principale motivation.

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