Méthanisation agricole : les agriculteurs en colère

Politiques publiques
17/07/2026
9 min
Les représentants agricoles demandent désormais une période transitoire pendant laquelle le tarif d’achat serait prolongé, au moins jusqu’à la publication et à la mise en œuvre effective des appels d’offres. En France, plus de 80% des installations de méthanisation sont d'origine agricole.

La fin annoncée du tarif d’achat du biométhane et son remplacement progressif par des appels d’offres inquiètent les agriculteurs-méthaniseurs. Sur le terrain, ils redoutent un arrêt des petits projets, faute de contrats suffisamment longs pour rassurer les banques. Les organisations agricoles demandent une période de transition face à une décision qu’ils jugent « brutale » et « non concertée ».

Par Laura Icart 

Dans un communiqué commun publié la semaine dernière, la FNSEA, l’Association des agriculteurs méthaniseurs de France, Chambres d’agriculture France et la Coopération agricole disent avoir appris les orientations gouvernementales sans véritable concertation lors du groupe national d’échanges sur le biogaz du 25 juin. Les quatre organisations saluent les avancées relatives aux CPB, mais refusent qu’elles servent de justification à la suppression du tarif d’achat avant que les nouveaux mécanismes soient pleinement opérationnels. Elles demandent la suspension de la réforme et la poursuite, sous l’ancien régime, des projets ayant déjà engagé des investissements importants. Selon elles, un appel d’offres fondé principalement sur le prix avantagerait les structures fortement capitalisées et exclurait de fait une partie des agriculteurs. « Un tel mécanisme fonctionne pour des structures capables d’absorber les risques et les coûts échoués liés aux projets non retenus », préviennent-elles. « En faire le seul critère d’appréciation des projets est une erreur. »

« Sans visibilité, les banques ne financeront plus les petites unités »

Pour Philippe Collin, agriculteur-méthaniseur pionnier, installé en Haute-Marne et engagé dans la filière depuis ses débuts, le risque est désormais très concret : des projets préparés depuis plusieurs années pourraient ne jamais voir le jour. « Quand j’interroge un banquier, il me répond que ces dossiers demanderont une étude très approfondie et qu’il n’ira pas sans garanties solides. Il y a un risque de blocage complet de la filière », témoigne-t-il. L’exploitant s’inquiète du devenir des quelque 700 projets présents dans les files d’attente. Certains ne pourront pas être raccordés au réseau, d’autres n’obtiendront pas leur contrat, leurs autorisations ou leur financement. Les petites unités agricoles seraient les plus exposées à ce changement de modèle, car elles disposent de moins de fonds propres que les projets industriels pour supporter le coût des études ou l’échec d’une candidature à un appel d’offres. Si l’exploitant ne conteste pas la nécessité de revoir le niveau des soutiens publics. Il estime toutefois « qu’une période transitoire aurait permis d’adapter les contrats plutôt que de les supprimer ».

« Nous avons trop fait confiance à l’État »

Le gouvernement prévoit de remplacer progressivement le tarif d’achat garanti par des appels d’offres pour les petites installations et par les certificats de production de biogaz, ou CPB, pour les volumes plus importants. Mais les modalités précises des futurs appels d’offres ne sont pas encore connues. « Nous avons trop fait confiance aux services de l’État. Nous étions dans une logique de coconstruction et nous découvrons que nos avis comptent peu face aux contraintes budgétaires », déplore Adeline Canac, secrétaire de l’AAMF et présidente de la branche régionale de l’association en Occitanie. Pour elle, la réforme des soutiens au biométhane place les porteurs de projets devant une rupture qu’ils n’avaient pas anticipée. « Nous nous sommes beaucoup engagés dans les certificats de production de biogaz et dans la conversion des unités de cogénération vers l’injection. Aujourd’hui, nous découvrons les décisions alors que personne dans la filière ne connaissait précisément les intentions du gouvernement », déplore-t-elle. Elle critique en particulier la réduction temporaire des volumes éligibles au tarif d’achat et le passage à des appels d’offres dont les modalités restent inconnues. « On donne six mois aux agriculteurs pour se retourner, avec des appels d’offres dont nous n’avons même pas encore le cahier des charges. On navigue à vue », affirme-t-elle. Elle redoute notamment que les petites unités agricoles ne puissent pas accéder aux nouveaux mécanismes. « Je ne vois pas comment nos agriculteurs pourront répondre seuls à des appels d’offres pour des volumes inférieurs à 10 GWh. Les petits projets collectifs risquent de ne pas sortir », estime-t-elle. La filière travaille déjà à des solutions de mutualisation. En Occitanie, plusieurs exploitations pourraient regrouper leur production afin de proposer ensemble un volume plus important de biométhane. Cette piste reste cependant suspendue à la rédaction des textes réglementaires et à la possibilité juridique de présenter des offres collectives.

« Un contrat sur 15 ou 20 ans donne une perspective »

Sur le terrain, les agriculteurs restent conscients des difficultés budgétaires. Philippe Collin ne conteste pas la nécessité de revoir le soutien accordé aux installations déjà amorties ou devenues plus rentables. Il défend cependant le maintien d’un contrat de long terme, avec un tarif révisé. « On pourrait conserver un contrat avec un tarif revu au bout de quatre ou cinq ans, ou avec une variable d’ajustement », avance-t-il. Selon ses calculs, l’écart entre l’ancien dispositif et les futurs certificats pourrait représenter environ 20 à 30 euros par mégawattheure pour certaines unités. Pour l’agriculteur, la question centrale reste celle du financement. « Quand vous signez un contrat sur 15 ou 20 ans, vous donnez une perspective à la banque. Un appel d’offres reste soumis à des décisions politiques et peut être interrompu », explique-t-il. L’exploitant lui-même prévoit de convertir son installation de cogénération vers l’injection avant la fin de l’année, afin de sécuriser un contrat avant le changement de régime. Son projet serait dimensionné pour produire environ 50 % de puissance supplémentaire, tout en limitant l’investissement grâce à la réutilisation d’une partie des équipements existants.  « Maintenez le contrat, mais révisez le tarif. Une unité déjà amortie ne doit pas recevoir le même soutien qu’une installation entièrement neuve », résume-t-il.

De l’économie circulaire dans les fermes

Sur le terrain, les méthaniseurs rappellent que leurs installations ne produisent pas seulement du gaz. Elles traitent des effluents d’élevage et des déchets agricoles, fournissent du digestat utilisé comme fertilisant et apportent un revenu complémentaire aux exploitations. « Le tarif d’achat est regardé uniquement comme un coût de 130 euros par mégawattheure. Mais on ne voit pas les économies de mise aux normes, la baisse des achats d’engrais, la gestion des déchets ou la souveraineté sur les fertilisants », regrette Adeline Canac. Elle considère également que la méthanisation peut faciliter l’installation de jeunes agriculteurs ou la reprise d’une ferme. « Elle apporte de la résilience et permet parfois l’installation de jeunes qui ne reprendraient pas l’exploitation sans ce revenu complémentaire », affirme-t-elle. Philippe Collin partage cette analyse. « La méthanisation touche à la question des engrais, à la diversification des revenus et au maintien d’agriculteurs dans certains territoires », souligne-t-il. Dans les exploitations déjà fragilisées par les sécheresses, les canicules ou la baisse des rendements, la perte du revenu énergétique pourrait remettre en cause l’équilibre économique de la ferme.

« Nous voulons être aussi entendus par notre ministre »

« Nous ne demandons pas de repartir de zéro. Ce tarif existe depuis une dizaine d’années. Il peut être amendé, rendu plus modulable et prolongé quelques mois », plaide Adeline Canac. Pour elle, les ajustements annoncés jusqu’ici restent trop limités pour sécuriser les projets ayant déjà engagé plusieurs milliers d’euros dans des études techniques et administratives. L’agricultrice qui exploite avec son mari Laurent une exploitation familiale ovin-lait installée depuis cinq générations à Durenque dans l’Aveyron, assure que la filière n’est pas découragée, mais que le dialogue avec l’État s’est fortement dégradé. « Nous restons convaincus que la France a besoin de méthanisation agricole, pour son indépendance gazière, pour ses territoires et pour ses exploitations. Il va peut-être falloir montrer davantage les dents et demander au ministère de l’Agriculture s’il sait réellement ce qu’est la méthanisation et ce qu’elle apporte sur nos fermes. » Les agriculteurs-méthaniseurs envisagent désormais une mobilisation à la rentrée. Leur demande est simple : obtenir des règles lisibles avant l’arrêt de l’ancien système. « L’appel d’offres peut fonctionner, mais il doit être clair, accessible aux agriculteurs et offrir une vraie visibilité », insiste Philippe Collin. « Sinon, on supprime le principal mécanisme de financement sans savoir ce qui le remplacera réellement. »

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