Terres rares : Paris muscle sa stratégie face à l’hégémonie chinoise

Ressources
06/05/2026
8 min
À Lacq, la France vise 100 % des besoins européens en terres rares lourdes et 25 % en terres rares légères d’ici 2030.©Shutterstock

Face à une dépendance jugée « stratégique » et désormais « intenable », la France accélère. Le gouvernement a dévoilé mardi un vaste plan national de résilience sur les terres rares et les aimants permanents, avec un objectif assumé : desserrer l’étau chinois sur ces matériaux indispensables à l’économie décarbonée et aux technologies de pointe.

Par Laura Icart, avec AFP

Le constat est sans appel : plus de 85 % des capacités mondiales de séparation des terres rares sont concentrées dans un seul pays, la Chine. Une domination qui s’étend à l’ensemble de la chaîne de valeur – de l’extraction à la fabrication d’aimants, au cœur des moteurs électriques, des éoliennes ou encore des systèmes militaires. « Dans un monde décarboné, les métaux critiques seront aussi importants que le pétrole », a averti le ministre de l’Économie Roland Lescure, ce 5 mai lors d’un déplacement à Lacq (Pyrénées-Atlantiques) avec le ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin.

Une réponse industrielle et géostratégique

Ce plan s’inscrit dans un contexte de tensions internationales accrues, où la sécurisation des approvisionnements devient un levier de puissance. « La guerre en Iran nous démontre chaque jour qu’une dépendance excessive est un handicap », a insisté le ministre, selon l’AFP. Au-delà de la conjoncture, Paris voit dans ces métaux une nouvelle frontière de la rivalité technologique entre blocs. Les terres rares conditionnent la transition énergétique, la souveraineté industrielle et les capacités de défense. Dans cette optique, la France entend reconstruire une chaîne de valeur complète sur son territoire et en Europe, avec une stratégie en trois volets : sécuriser les approvisionnements, développer les capacités industrielles et structurer la demande européenne.

L’ambition française

À l’horizon 2030, la France ambitionne de reconstituer une capacité complète sur l’ensemble de la chaîne de valeur, avec des cibles inédites en Europe : couvrir l’intégralité des besoins européens en terres rares lourdes, aujourd’hui quasi exclusivement traitées en Chine, mais aussi assurer environ un quart des besoins européens en terres rares légères, indispensables aux technologies d’électrification. Dans le même temps, Paris vise 10 % de la demande mondiale en terres rares lourdes, un segment particulièrement critique car utilisé dans les applications les plus sensibles (défense, éolien offshore, véhicules électriques performants). L’effort porte également sur l’aval industriel, avec une montée en puissance attendue permettant de fournir près de 10 % des besoins européens en alliages à base de terres rares, étape clé avant la fabrication d’aimants. Autre axe structurant : l’économie circulaire. La France entend devenir pionnière dans la production d’aimants permanents entièrement issus du recyclage, en capitalisant sur un gisement européen en forte croissance, estimé à plusieurs milliers de tonnes d’ici la prochaine décennie. Cette orientation vise à réduire la dépendance aux importations tout en sécurisant des approvisionnements plus durables. Au total, cette stratégie industrielle pourrait permettre de couvrir plus de la moitié des besoins européens en aimants NdFeB d’ici 2030, Un tournant alors que, jusqu’ici, l’Europe ne disposait quasiment d’aucune capacité de raffinage pour les terres rares lourdes.

Lacq, symbole d’un retour industriel

Le site de Lacq, ancien bassin gazier reconverti, incarne cette reconquête. L’usine Caremag, soutenue à hauteur de 106 millions d’euros par l’État et dont la première pierre a été inaugurée en mars 2025, doit produire à terme plusieurs centaines de tonnes de terres rares stratégiques. Le projet, qui représente 185 millions d’euros d’investissements et associe partenaires français, japonais et américains, « illustre une diplomatie industrielle active » a rappelé Sébastien Martin. L’usine commencera à produire fin 2026, début 2027. À terme, elle devrait employer 92 personnes pour recycler 2 000 tonnes par an d’aimants permanents afin de produire quelque 800 tonnes de terres rares légères (néodyme et praséodyme). Elle devrait aussi raffiner 5 000 tonnes de concentrés miniers pour produire 600 tonnes de terres rares lourdes séparées (oxydes de dysprosium et terbium), soit environ 15 % de la production mondiale actuelle. Parallèlement, la France a signé plus de 20 accords bilatéraux avec des pays producteurs (Canada, Brésil, Afrique du Sud, Malaisie) pour sécuriser ses approvisionnements.

Une bataille mondiale pour les ressources critiques

L’enjeu dépasse largement les frontières nationales. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande en terres rares pour les aimants permanents pourrait doubler d’ici 2050, portée par l’essor des véhicules électriques et des énergies renouvelables. En Europe, les besoins en aimants NdFeB sont estimés entre 36 000 et 45 000 tonnes dès 2030, dont jusqu’à 26 000 tonnes pour l’automobile. Dans ce contexte, la maîtrise des chaînes d’approvisionnement devient un instrument de puissance. Les terres rares et les aimants permanents, qui résistent à la démagnétisation, jouent un rôle-clé dans la transition énergétique, mais aussi dans l’industrie électronique, pour les moteurs de véhicules électriques, les générateurs d’éoliennes, la robotique ou les pompes. Actuellement, la Chine domine le marché mondial et exerce une situation de monopole lui permettant d’augmenter artificiellement la volatilité des prix. « La concentration géographique du raffinage des minéraux critiques dans un seul pays, qui détient 70 % du marché pour 19 des 20 minéraux stratégiques, est un risque que nous ne pouvons plus ignorer », souligne Fatih Birol. Suivent les États-Unis (12 %), la Birmanie (11 %) et l’Australie (5%). Pékin a déjà montré sa capacité à utiliser ces ressources comme levier géopolitique, en restreignant ponctuellement ses exportations comme ce fut le cas en novembre 2025 où plus de la moitié de ces minéraux stratégiques sont soumis à des contrôles à l’exportation.

Bruxelles en soutien, Pékin en ligne de mire

L’Union européenne importe encore plus de 55 % de son énergie, dépend à plus de 90 % des importations pour certains métaux critiques, affiche un déficit commercial d’environ 308 milliards d’euros avec la Chine et reste exposée aux États-Unis, premier partenaire commercial mais de plus en plus protectionniste. À l’est, Moscou poursuit sabotages, pressions énergétiques et opérations hybrides. À l’ouest, Washington multiplie les mesures protectionnistes et les désaccords réglementaires. Au sud et en Asie, Pékin verrouille les métaux critiques indispensables aux batteries, aux éoliennes et aux réseaux électriques. Résultat : un déficit commercial massif avec la Chine, des industries lourdes fragilisées par les prix de l’énergie et une dépendance persistante aux importations de gaz naturel liquéfié. Mais le nerf de la guerre se joue ailleurs : dans les sous-sols. C’est peut-être sur les matières premières, lithium, cobalt, terres rares, cuivre que l’écart est le plus frappant. Sans eux, pas de batteries, pas d’éoliennes, pas d’armement moderne. Or la Chine domine largement le raffinage mondial. Les États-Unis ont lancé des plans massifs d’investissements. L’Europe reste à la traîne. Selon les données fournies dans le rapport, les États-Unis mobilisent « cinq à huit fois plus de financements publics » que l’Europe pour sécuriser les chaînes de métaux critiques. La stratégie française s’inscrit dans un cadre européen plus large, notamment le Critical Raw Materials Act et les initiatives « ResourceEU ». Paris plaide pour intégrer des critères de contenu local dans les politiques industrielles, afin de favoriser le « Made in Europe ». Ainsi, les futurs appels d’offres pour l’éolien offshore devront limiter à moins de 50 % la part d’aimants provenant du pays dominant, et viser au moins 25 % d’aimants européens. Une orientation clairement dirigée contre la dépendance chinoise.

Au-delà de l’industrie, c’est une nouvelle doctrine qui se dessine : celle d’une souveraineté minérale, à l’image de la souveraineté énergétique. « Sans résilience sur les terres rares, il n’y a pas de souveraineté industrielle », a résumé le ministre délégué à l’Industrie Sébastien Martin. Reste un défi de taille : transformer ces ambitions en capacités industrielles réelles, dans un marché mondialisé dominé par des acteurs asiatiques ultra-compétitifs. Mais pour Paris comme pour Bruxelles, l’enjeu est clair : ne pas remplacer la dépendance aux hydrocarbures par une dépendance aux métaux critiques.

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