Gaz, pétrole : « Le risque n’est pas immédiat, mais il est devant nous »

Interview
17/03/2026
7 min

Dans un contexte de volatilité géopolitique accrue et de tensions croissantes au Moyen-Orient, le secteur du gaz naturel liquéfié (GNL) fait face à de nombreux défis. Pour en discuter, nous avons rencontré Anne-Sophie Corbeau, experte des questions énergétique et chercheuse au Center on Global Energy Policy de l’université de Columbia, qui nous éclaire sur les dynamiques actuelles du marché du GNL au Moyen-Orient, les risques liés aux conflits et les perspectives d’avenir dans cette région stratégique pour l’approvisionnement énergétique mondial.

Propos recueillis par Laura Icart 

Les marchés de l’énergie semblent réagir de manière contrastée. Comment l’expliquez-vous ?

C’est effectivement assez surprenant. Le pétrole réagit fortement, avec une volatilité marquée, alors que le gaz reste relativement contenu. Pourtant, je m’attendais à l’inverse. Le marché du gaz est structurellement plus tendu, notamment en Europe où les stocks restent faibles. Malgré cela, les prix n’ont pas flambé comme en 2022 : ils évoluent autour de 50 euros du MWh, loin des niveaux extrêmes que nous avons connus.

Pourquoi cette relative accalmie sur le gaz ?

Elle est en partie trompeuse. Les flux continuent d’arriver, notamment sous forme de GNL déjà en transit. Cela crée une inertie : la pénurie ne se voit pas immédiatement. Mais à mesure que ces flux vont se tarir, notamment fin mars ou début avril, la situation pourrait se tendre.

« Si les flux restent perturbés, notamment en cas de blocage prolongé de routes stratégiques comme le détroit d’Ormuz, les conséquences seront significatives.« 


Peut-on parler d’un risque de choc d’approvisionnement ?

Pas encore, mais le risque est clairement devant nous. Ce n’est pas un choc brutal comme lors des coupures russes, où l’effet était immédiat. Ici, c’est plus diffus. Mais si les flux restent perturbés, notamment en cas de blocage prolongé de routes stratégiques comme le détroit d’Ormuz, les conséquences seront significatives.

Les flux de GNL pourraient-ils être redirigés ailleurs ?

Oui, et c’est même un point clé. Une partie importante de l’approvisionnement européen est flexible. Si les prix sont plus attractifs en Asie, certaines cargaisons iront là-bas. On observe déjà un premium asiatique. Cela signifie que l’Europe pourrait recevoir moins de volumes que prévu, ce qui compliquerait le remplissage des stocks pour l’hiver prochain.

Les stocks européens sont-ils préoccupants ?

Ils ne sont pas critiques à ce stade, mais ils restent relativement bas, autour de 30 %. La bonne nouvelle, c’est que leur baisse a ralenti récemment grâce à des conditions météo favorables. Mais cela ne constitue pas une stratégie énergétique. Nous avons déjà bénéficié d’un hiver clément fin 2022 : on ne peut pas compter systématiquement sur la météo.


« Il faut agir immédiatement sur la demande. Relancer des mesures de sobriété, notamment sur le chauffage, est essentiel. »



Que faudrait-il faire à court terme ?

Il faudrait agir immédiatement sur la demande. Relancer des mesures de sobriété, notamment sur le chauffage, est essentiel. Mars est une période charnière : chaque mètre cube économisé maintenant sera précieux pour la suite. Après, les marges de manœuvre seront beaucoup plus limitées, notamment pour l’industrie.

Pourquoi la croissance de l’approvisionnement en GNL devrait-elle être limitée en 2026 et quelles sont les perspectives après 2027 ?

La croissance de l’approvisionnement en GNL en 2026 est compromise par une perte de 10 BCM par mois, sans compter le temps nécessaire pour que le GNL du Qatar atteigne sa capacité maximale, avec en plus un retard dans les expansions, maintenant attendues pour 2027. Des incidents imprévus, comme celui de Freeport LNG en 2022, peuvent également aggraver la situation. Après 2027, la question clé sera la rapidité avec laquelle les nouvelles unités de GNL du Qatar entreront en production. Cependant, des retards sont possibles et la forte vague d’approvisionnement espérée pourrait être remplacée par une montée progressive, avec une possibilité de rebond après 2028.

La France est-elle mieux protégée que ses voisins ?

Elle est dans une situation plus favorable qu’en 2022, notamment grâce à un parc nucléaire plus disponible et à de meilleures conditions hydrauliques. Mais cela ne la met pas à l’abri. Les marchés européens sont interconnectés : la hausse des prix se fera partout.


« Le véritable risque, ce n’est pas seulement la fin de l’hiver, mais surtout la capacité à reconstituer les stocks pour l’hiver prochain. »



Quel scénario redoutez-vous le plus ?

Un enlisement du conflit combiné à une désorganisation durable des flux. Le véritable risque, ce n’est pas seulement la fin de l’hiver, mais surtout la capacité à reconstituer les stocks pour l’hiver prochain. Si les volumes attendus ne se matérialisent pas, l’Europe pourrait se retrouver en forte concurrence avec d’autres régions, notamment l’Asie.

Et du côté des producteurs ?

Les détenteurs de contrats de GNL américains, notamment, bénéficient clairement de la situation. Avec des prix plus élevés et une forte flexibilité des exportations de GNL, ils peuvent arbitrer vers les marchés les plus rémunérateurs.

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