Les défis majeurs de la gouvernance mondiale de l’énergie

Sécurité énergétique
19/02/2026
6 min
©IEA

Réunis au siège de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les représentants de 54 pays, dont 40 ministres, ont réaffirmé le rôle central de l’organisation dans la gouvernance énergétique mondiale. Dans un contexte de tensions géopolitiques, de concurrence industrielle accrue et de transition climatique sous pression, l’Agence entend consolider sa position de plateforme de coordination, d’analyse et d’anticipation.

Par Gaz d’aujourd’hui

« Le rôle de l’AIE dans la gouvernance énergétique mondiale s’est intensifié », a assuré son directeur exécutif, Fatih Birol. « Nous sommes prêts à accompagner les gouvernements pour atteindre leurs objectifs en matière de sécurité énergétique, de durabilité et de compétitivité économique. »

Une influence élargie à plus de 80 % de la demande mondiale

Le rapprochement avec le Brésil, l’Inde, le Vietnam et la Colombie renforce une organisation qui couvre désormais plus de 80 % de la consommation mondiale d’énergie, contre moins de 40 % il y a 10 ans. La Colombie devient officiellement le 33e membre. Cette extension traduit aussi un basculement stratégique : les pays émergents sont désormais au cœur des dynamiques énergétiques mondiales, qu’il s’agisse de croissance de la demande, de développement des renouvelables ou d’accès aux minéraux critiques.

Sécurité, climat et compétitivité : un triptyque assumé

Présidant la réunion, la vice-Première ministre néerlandaise Sophie Hermans a insisté sur la dimension systémique de l’énergie : « L’énergie est la force invisible qui anime tout ce que nous faisons. (…) La coopération internationale est essentielle pour assurer une énergie sécurisée, abordable et durable. » L’AIE assume désormais un mandat élargi, intégrant pleinement la dimension climatique. Une orientation qui ne fait pas l’unanimité. Le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, a plaidé pour un recentrage sur la sécurité d’approvisionnement, rappelant les origines de l’agence après le choc pétrolier de 1973. « Nous sommes une organisation fondée sur les données. Notre mandat couvre à la fois la sécurité énergétique et les enjeux climatiques » lui a répondu Fatih Birol.

Minéraux critiques : le nouveau front stratégique

Autre dossier majeur : les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, indispensables aux batteries, aux réseaux électriques ou aux semi-conducteurs. Les ministres ont validé l’extension du programme de sécurité de ces derniers. « En réponse aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, il est impératif que les pays collaborent pour renforcer la diversité et la résilience des sources », a souligné Fatih Birol. Lithium, cobalt, terres rares : la dépendance à quelques pays producteurs alimente les inquiétudes industrielles et stratégiques. L’enjeu n’est plus seulement climatique, mais géoéconomique. L’AIE met en lumière les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement des minéraux essentiels à la transition énergétique, notamment le lithium, le cobalt, le nickel et les terres rares. Ces minéraux sont cruciaux pour les batteries, les véhicules électriques (VE), les panneaux solaires et autres technologies renouvelables. Mais une concentration excessive de la production dans quelques pays, principalement en Chine, fait planer des menaces sur la stabilité de ces marchés. « La concentration géographique du raffinage des minéraux critiques dans un seul pays, qui détient 70 % du marché pour 19 des 20 minéraux stratégiques, est un risque que nous ne pouvons plus ignorer », souligne Fatih Birol. En novembre 2025, plus de la moitié de ces minéraux stratégiques sont soumis à des contrôles à l’exportation, en particulier après les récentes décisions de la Chine de limiter l’exportation de certains éléments essentiels à la production de batteries et d’autres technologies de pointe. Cette situation rend plus urgente que jamais la nécessité de diversifier les chaînes d’approvisionnement et d’accélérer les efforts pour développer de nouvelles sources d’approvisionnement, en particulier dans les pays producteurs de minerais comme l’Indonésie.

Innovation : un marathon sous pression géopolitique

En marge de la ministérielle, le troisième forum sur l’innovation énergétique a mis en lumière un autre défi : le passage de la technologie au marché. « Les percées technologiques ne se produisent pas par hasard. Il faut un contexte politique stable pour les investisseurs et les chercheurs », a insisté Fatih Birol. « L’innovation, c’est comme un marathon. La médaille d’or revient à celui qui termine les 42 kilomètres. » Le message vise implicitement l’Europe, qui a initié la filière solaire il y a 20 ans avant de voir la production basculer massivement vers la Chine. En 2025, près des deux tiers des nouvelles capacités électriques installées dans le monde sont solaires, et plus de 80 % des panneaux sont fabriqués en Chine.

L’Europe à la croisée des chemins

Pour Teresa Ribera, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, l’innovation ne peut se limiter à un levier de compétitivité. « Les dépendances ne doivent pas devenir des fardeaux, mais des modalités coopératives de travail à l’échelle mondiale », a-t-elle déclaré. « Nous parlons de l’âge de l’électricité. » Elle rappelle que le solaire, dont les coûts ont été divisés par 10 en 15 ans, est devenu « la source d’électricité la plus rentable au monde ». Mais elle prévient : « Les innovations dont nous avons besoin pour bâtir un avenir radieux doivent être façonnées dès aujourd’hui. » En filigrane, une interrogation : l’Europe saura-t-elle mobiliser les capitaux nécessaires face à la montée en puissance américaine et chinoise ?

Au-delà des annonces, cette réunion ministérielle révèle une double dynamique : d’un côté, une coopération internationale renforcée ; de l’autre, des divergences sur les priorités entre sécurité énergétique immédiate et transition bas carbone. L’Agence internationale de l’énergie veut rester « un arbitre technique » dans un paysage politique fragmenté. Reste à savoir si les États transformeront les déclarations de principe en décisions budgétaires et réglementaires. « L’innovation est un marathon » a rappelé Fatih Birol. Et dans la course mondiale aux technologies énergétiques, le temps politique ne suit pas toujours le rythme industriel.

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