Groenland, défense, entreprises, Mercosur : au Parlement européen, l’Union face à ses lignes de fracture stratégiques

Perspectives
22/01/2026
7 min

Rarement une semaine parlementaire n’aura donné une image aussi nette des tensions qui traversent aujourd’hui l’Union européenne. De la souveraineté du Groenland aux menaces commerciales, de la défense commune à la compétitivité des entreprises, en passant par l’accord UE–Mercosur, les eurodéputés ont voté plusieurs textes importants dans un contexte géopolitique qui, des deux côtés de l’Atlantique, reste particulièrement tendu.

Par la rédaction de Gaz d’aujourd’hui

Du 20 au 23 janvier, les eurodéputés ont enchaîné les votes sur plusieurs dossiers sensibles, dans un climat géopolitique tendu des deux côtés de l’Atlantique. Au menu : souveraineté stratégique et sécurité, avec des débats sur la protection des territoires européens comme le Groenland et le renforcement de la défense commune ; commerce international, marqué par des inquiétudes face aux menaces protectionnistes et par le très contesté accord UE–Mercosur ; mais aussi compétitivité économique, les élus appelant à mieux protéger les entreprises européennes face à la concurrence américaine et chinoise.

Le Groenland, révélateur d’un malaise transatlantique

C’est un sujet longtemps cantonné aux marges de la géopolitique européenne qui s’est imposé au cœur de l’hémicycle : le Groenland. Dans un texte adopté à une large majorité, le Parlement européen a dénoncé les menaces commerciales et politiques exercées contre le Danemark et, plus largement, contre des États membres, qualifiées de « coercition incompatible avec le droit international ». Sans les nommer frontalement, les députés visent les États-Unis, dont les pressions répétées autour du Groenland – territoire autonome du Royaume du Danemark, stratégique pour l’Arctique et les ressources critiques – sont perçues comme une tentative de diviser l’Union. « Le Groenland ne doit pas être utilisé comme un outil de fragmentation de l’UE », martèle le texte. Le signal est politique : pour la première fois, le Parlement appelle explicitement à une réponse européenne unifiée face à des menaces provenant non pas d’un adversaire déclaré, mais du principal allié historique de l’Europe. Une inflexion lourde de sens, dans un contexte de politique étrangère américaine jugée plus transactionnelle, imprévisible et moins multilatérale.

Une puissance économique sans traduction politique

Ce débat s’inscrit dans un constat plus large, formulé sans détour par les eurodéputés : l’influence politique mondiale de l’UE ne reflète pas son poids économique et financier. Autrement dit, l’Europe reste un géant commercial, mais un acteur géopolitique inachevé. Dans leur analyse de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), les députés décrivent un « arc d’instabilité » encerclant l’Union : Ukraine, Caucase, Moyen-Orient, Sahel, Arctique. Face à cet environnement dégradé, l’UE ne peut plus se permettre, selon eux, une posture attentiste ou strictement normative. La guerre en Ukraine reste centrale. Si le Parlement soutient une issue diplomatique, il avertit qu’un règlement « imposé » ou favorable à Moscou affaiblirait durablement la sécurité européenne. Au-delà de l’Ukraine, les députés alertent sur les effets de contagion dans les Balkans occidentaux, où les blocages institutionnels et les influences extérieures nourrissent les discours anti-européens. Dans ce contexte, l’élargissement de l’UE est requalifié non plus comme un simple projet politique, mais comme un investissement géostratégique pour la stabilité du continent.

Défense : l’autonomie stratégique, toujours inachevée

Autre ligne de tension majeure : la défense. Dans leur rapport sur la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), les eurodéputés dressent un constat sévère : les agressions répétées de la Russie ont révélé l’insuffisance des cadres institutionnels existants. Tout en réaffirmant le rôle central de l’Otan et des États-Unis, le Parlement insiste sur un point sensible : les États membres doivent être capables d’agir de manière autonome, sur la base de la clause d’assistance mutuelle de l’article 42.7 du traité de l’UE. Derrière cette formulation juridique se cache une inquiétude politique : celle d’un désengagement militaire américain, déjà évoqué dans plusieurs cercles à Washington. Le Parlement appelle donc à une augmentation et une meilleure coordination des dépenses de défense, ainsi qu’à un renforcement des capacités industrielles européennes. L’équation reste délicate : construire une autonomie stratégique crédible sans rompre le lien transatlantique, mais sans en dépendre aveuglément.

Compétitivité : l’Europe tente de combler son retard

En miroir de ces débats sécuritaires, les députés ont aussi travaillé sur un autre front : celui de la compétitivité économique. Avec une majorité nette, le Parlement a soutenu l’idée d’un nouveau cadre juridique européen pour les entreprises innovantes, souvent confrontées à la fragmentation réglementaire du marché unique. Le projet phare est celui d’une société européenne unifiée : une entreprise entièrement numérique, enregistrable en 48 heures, avec un capital minimum d’un euro, et soumise à un ensemble unique de règles dans toute l’UE – le fameux « 28e régime ». L’objectif est clair : retenir les start-up et les scale-up en Europe, faciliter les investissements transfrontaliers et rivaliser avec les écosystèmes américain et asiatique. Les députés plaident aussi pour des mécanismes de financement plus souples, des stock-options pour attirer les talents et des procédures de règlement des différends plus rapides, y compris en anglais. Reste une inconnue : la capacité des États membres à accepter une telle harmonisation, tant le droit des sociétés demeure un bastion de souveraineté nationale.

Mercosur : une fracture persistante et un bras de fer avec Paris

Au cœur du débat européen et national, la France s’oppose fermement au projet d’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), malgré une signature récente du texte à Bruxelles. Ce traité, attendu depuis plus de 25 ans, vise à supprimer plus de 90 % des droits de douane entre les deux zones économiques, mais il est largement contesté à Paris. Emmanuel Macron a réaffirmé à plusieurs reprises que « le compte n’y est pas » et que l’accord n’était pas acceptable en l’état pour la France, en l’absence de garanties suffisantes pour ses agriculteurs. Il a martelé que « nous n’accepterons pas que nos agriculteurs soient sacrifiés », appelant à des contrôles renforcés et à des clauses miroirs assurant que les produits importés respectent les mêmes normes que ceux produits dans l’UE. À une courte majorité, le Parlement a décidé hier de saisir la Cour de justice de l’UE pour évaluer la conformité de l’accord avec les traités européens. Une victoire pour les centaines d’agriculteurs venus en masse devant le Parlement européen hier mais qui traduit moins un rejet frontal qu’une stratégie de temporisation. En demandant un avis juridique, les députés gagnent du temps face à un accord controversé, critiqué pour ses impacts environnementaux, agricoles et sociaux, mais défendu au nom de l’influence géopolitique européenne en Amérique latine.

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