Portrait : Philippe Collin, agriculteur, éleveur, méthaniseur et transmetteur de talents

Publié le 21/04/2022

11 min

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Temps de lecture : 11 min 11 min

La rédaction de Gaz d’aujourd’hui vous proposera chaque mois, le portrait d’une agricultrice ou d’un agriculteur méthaniseur. Rencontre avec ces femmes et ces hommes qui, en plus de nourrir les hommes, participent également à produire des énergies renouvelables, contribuant à faire vivre l’économie circulaire sur nos territoires. 

Par Laura Icart

« La méthanisation ce n’est pas la poule aux œufs d’or, c’est une pièce d’un puzzle qui amène plus de circularité et de valeurs ajoutées sur nos territoires ruraux »

 

C’est en Haute-Marne, dans le village de Breuvannes-en-Bassigny, aux portes de la Lorraine, que s’étendent les 300 hectares de Philippe Collin, 53 ans, agriculteur bio depuis 2014 en polycultures élevage. Des terres familiales héritées d’un arrière-grand-père qui a débarqué un jour en calèche sur ce territoire haut-marnais avec huit enfants. Alors qu’il était en partance pour l’Amérique, il a fait le choix d’y rester et de devenir agriculteur. Comme ses aïeux, son grand-père agriculteur s’était associé à un coutelier, avec qui il a développé une pince à sucre. Philippe, qui a repris l’exploitation en famille en 1990, est un homme aux multiples idées et  talents.

Rendre ma ferme plus polyvalente

La ferme s’est peu à peu agrandie. Sous l’impulsion de Philippe, elle s’est considérablement diversifiée, avec un objectif : placer l’écologie et la dimension environnementale au cœur de son exploitation. Une découverte pour lui : à la fin des année 1990, il a compris, notamment grâce au réseau Farre (forum des agriculteurs responsables respectueux de l’environnement), l’intérêt de l’agroécologie, autant pour la pérennité économique de son affaire que pour sa résilience. En 2005, quand ses parents sont partis à la retraite, il a fallu « gérer la complexité d’un agrandissement avec moins de main-d’œuvre ». Il ne restait alors plus que lui et son cousin Jérôme. C’est à cette époque que les premiers retours sur la production de biogaz, notamment en Allemagne, font leur apparition. Philippe, qui expérimente déjà depuis plusieurs années des diagnostics pour établir son empreinte carbone, s’intéresse de près à cette technologie, reconnaissant volontiers qu’il y avait alors « un gros potentiel d’amélioration ». En parallèle, l’agriculteur modifie ses pratiques culturales en donnant plus de place aux légumineuses et en diminuant la part du soja. Il modifie également ses assolements et les rations alimentaires de son bétail. Inspiré, Philippe Collin ? Probablement, mais surtout lucide, lui qui sentait déjà que l’agriculture telle que l’avaient pratiquée ses parents serait amenée à évoluer considérablement, marquée par moins de productivisme et davantage de diversification, avec davantage de polyvalence et des conditions de travail qui donneraient également aux nouvelles générations l’envie de s’installer.

Favoriser une agriculture de bon sens 

La méthanisation, ce n’est pas « la poule aux œufs d’or » nous répète-t-il, c’est une pièce d’un puzzle qui amène plus de « circularité et de valeurs ajoutées sur nos territoires ruraux ». C’est un système qui permet aussi de revenir à une « agriculture de bon sens ». Il rappelle au passage, comme le faisait souvent son ami et ancien président de l’AAMF Francis Claudepierre, que la méthanisation est avant tout « une affaire de paysan pour les paysans ». Pour Philippe, c’est aussi « une affaire de territoire ». Il insiste sur la synergie entre les petites entreprises et les artisans locaux qui contribuent, chacun à leur échelle, à faire vivre une économie circulaire, d’un apport intrant pour le méthaniseur à l’achat de carburant biosourcé pour le bus scolaire. Sa fierté : avoir réussi à créer deux emplois sur sa ferme grâce à la méthanisation. Sa crainte : que la filière, par manque de vision et par précipitation, ne « s’abîme » dans les méandres du profit et des peurs alimentées par quelques-uns, alors que pour lui il s’agit d’un « formidable outil de circularité » pour le territoire, qui permet une diversification des activités sur une exploitation.

Un potentiel territorial à corréler avec les besoins nationaux 

Lorsqu’il évoque la filière méthanisation en France, Philippe Collin mesure le chemin parcouru, des débuts timides aux avancées prometteuses, d’une filière quasi inconnue il y a quelques années et aujourd’hui sous les feux des projecteurs, à l’heure où la France et l’Europe doivent répondre à un double enjeu : celui de la décarbonation du mix énergétique et celui d’une forme de souveraineté à reconquérir. Il avance également la nécessité de créer un équilibre pour générer des écosystèmes où produire de l’énergie et de la nourriture sont complémentaires, dans un cycle vertueux, avec des projets pensés et mûris bien en amont. Craint-il un développement trop rapide de la filière ? « Non, pas nécessairement », mais « l’expérience m’a appris en travaillant avec le vivant qu’il faut être prudent ». Sa crainte, en revanche, c’est que la valeur ajoutée de la méthanisation échappe au monde agricole quand il y aura des milliers de méthaniseurs à alimenter avec des matières jusque-là considérées comme des déchets et qui trouveront une valeur pécuniaire plus importante car nécessaire à l’alimentation des digesteurs. « Il y a aussi les aléas climatiques » souligne Philippe. Il ne faut pas négliger que des années sèches, c’est aussi moins de biomasse disponible, donc de la compétition pour les intrants et plus de pression sur les petits méthaniseurs. » Que faut-il faire alors selon vous ? « Il faut respecter les règles et contrôler ceux qui seraient tentés de jouer avec les limites ».

Continuer à avancer avec l’humilité des pionniers

Avec le temps, la filière se structure et se professionnalise. « Une bonne chose » pour l’agriculteur méthaniseur qui ajoute qu’il ne faut pas forcément davantage de réglementation mais plutôt « respecter ce qui existe déjà » et s’assurer de la viabilité des projets qui, s’ils sont bien menés, contribuent à la résilience de l’exploitation. Philippe Collin se demande également s’il ne serait pas temps d’ouvrir le débat sur les surfaces autorisées pour les cultures énergétiques dédiées. Aujourd’hui, en France, la surface des cultures énergétiques est fixée à 15 %. Dans les faits, la moyenne tourne autour du 6-7 %. « Sur ce sujet, comme sur d’autres, la filière souffre d’une stigmatisation alimentée en grande partie par les anti-métha », confie Philippe. Pourtant, « on ne se pose aucune question quand la filière du bioéthanol est alimentée à plus de 85 % par de la culture dédiée ». « C’est une question d’équilibre, pas de pourcentage, qui doit se faire en cohérence avec son exploitation et le territoire. » « L’exemple allemand n’a jamais fait partie de l’équation en France » rappelle Philippe qui souligne que notre pays a les moyens d’être davantage souverain en produisant plus de biogaz sans « jamais entrer dans une compétition avec l’alimentation ». « Il faut une volonté politique, davantage d’écoute des pouvoirs publics et il faut que les décisions structurantes soient prises davantage en concertation avec les agriculteurs » insiste-t-il, alors qu’il craint parfois que la multiplication et la massification des projets puissent être « contre productifs » pour la filière. « Un projet doit être pensé à l’échelle d’un gisement, à taille humaine. » Autre question « vitale » pour l’avenir de la filière : la traçabilité. Lui qui a connu la crise de la vache folle ne cache pas son inquiétude de voir la traçabilité des intrants échapper aux agriculteurs, alors que le business du déchet est en plein essor. « Nous avons une responsabilité morale, nous sommes ceux qui allons épandre le digestat sur nos terres, nous devons être certains de la traçabilité de ce que nous mettons dans nos méthaniseurs. »

Du carburant à la ferme

Philippe Collin est aussi le premier agriculteur méthaniseur à avoir mis en service en France, en octobre 2020, une station de biogaz carburant directement issu de son méthaniseur. Son objectif : faire vivre une bioéconomie locale en initiant un modèle d’amap de la mobilité avec la certitude que ce gaz est « bio et local ». C’est « notre valeur ajoutée, nous distribuons uniquement du bioGNV que nous produisons sur la ferme avec des clients qui s’engagent sur la durée ». Une marque de fabrique qui ne rend pas Philippe Collin dépendant de la volatilité des prix du gaz sur le marché mondial et qui lui permet de continuer à vendre son bioGNV à 1,20 euros, alors que les prix peuvent atteindre jusqu’à 3 euros du litre dans certaines stations. Ne plus corréler le prix du bioGNV à celui du gaz fossile : « Une vraie réflexion à entamer avec l’État. » Philippe Collin évoque un système à réinventer avec plus de souplesse laissée aux agriculteurs méthaniseurs qui injectent dans les réseaux. « Le bioGNV c’est un carburant de territoire, il raconte une histoire, il fait rouler les bus scolaires, les infirmières du village » et cette histoire peut être « moins rentable » qu’une station installée sur les bords d’une autoroute mais doit être « valorisée » car elle illustre « concrètement » cette circularité dont on nous parle tant.

Le goût de la transmission

Philippe a des idées et de l’énergie à revendre. En quelques décennies, sa ferme est devenue un laboratoire géant où il décline à foison la notion de polyvalence et de résilience. Avec sa femme Nathalie et ses deux enfants, Samuel et Thomas, à qui il a transmis sa fibre agricole, il multiplie les projets et les expérimentations. Sa fierté : avoir acquis sur sa ferme une quasi-autonomie de production, de l’alimentation de son méthaniseur à l’engrais épandu jusqu’aux machines agricoles qui fonctionnent au bioGNV. Comment ? En faisant évoluer sans cesse ses pratiques, en tenant compte de toutes les innovations pour améliorer son bilan carbone, en remettant l’agroécologie au cœur de l’exploitation. Prochaine étape : commercialiser lui-même ses produits et poursuivre la diversification de ses activités. Pour cela, l’agriculteur va créer une coopérative au sein de l’exploitation et réunir les compétences pour transformer et valoriser ses produits. Plusieurs projets sont déjà lancés :  un verger de 4 hectares sera créé, un atelier de meunerie, un atelier d’huilerie… Pour Philippe, qui vient tout juste d’être décoré de l’ordre national du mérite par la secrétaire d’État à la biodiversité, Bérengère Abba, l’essentiel de son métier est d’être en mesure de « s’adapter et d’évoluer ». « Quand je me suis installé au début des années 1990, je n’aurais jamais pensé produire du biogaz et aujourd’hui cette diversification [des revenus, NDLR] m’a permis de me lancer dans de multiples projets et de transmettre une exploitation extrêmement polyvalente à mes enfants. » Et Philippe ne s’arrête pas là puisqu’en plus d’être investi dans la formation au sein du lycée agricole de Bar-le-Duc (Meuse), il s’est lancé avec ses amis de l’AAMF dans un autre projet : développer la production domestique de biogaz à Madagascar. Depuis la rentrée, il a d’ailleurs accueilli Fara, une jeune étudiante malgache, son « rayon de soleil » comme il aime la surnommer, venue se former en France et qui travaille avec lui sur cette idée. Et comme chez Philippe une idée en appelle un autre, gageons que c’est n’est que le début de l’aventure. 

Crédit : Jérôme Molard