La « tournée du biogaz » : Sublime Énergie veut démocratiser la méthanisation

Méthanisation
22/04/2026
9 min

La société à mission Sublime Énergie a inauguré à Plélo, dans les Côtes-d’Armor, son démonstrateur « Charlie », présenté comme « le premier système au monde de liquéfaction du biogaz » directement à la ferme. Une innovation qui ouvre la voie à la production de bioGNL et de bioCO₂ liquide « en circuit court ».

Par Laura Icart

La deeptech Sublime Énergie fondée en 2019 voit sa technologie brevetée, qui ouvre la voie à une nouvelle valorisation du biogaz directement à la ferme, aux portes de l’industrialisation. Pour y parvenir, elle a annoncé une levée de fond de 20 millions d’euros. Objectif : permettre aux petites unités de méthanisation éloignées des réseaux gaziers et routiers de décupler leur production de biométhane en liquéfiant directement sur place le biogaz produit et en créant de nouvelles filières d’approvisionnement local en bioGNL et bioCO2. « Une démocratisation de la méthanisation en milieu diffus » aime à rappeler Bruno Adhémar, le président de Sublime Énergie, co-fondateur de l’entreprise qui emploie aujourd’hui une vingtaine de personnes. Le principe s’inspire d’une logique bien connue en agriculture : la tournée du laitier. Le biogaz est liquéfié sur place, puis collecté directement dans les fermes avant d’être acheminé vers une unité mutualisée pour valorisation.

Une méthanisation « à taille humaine »

Sublime Énergie fait donc le pari d’un modèle décentralisé, reposant sur des unités de méthanisation à taille humaine. L’entreprise achète le biogaz brut aux agriculteurs, installe ses équipements à proximité, puis assure la liquéfaction et la distribution. « L’agriculteur fait son métier : produire du biogaz. Nous, on s’occupe du reste. » Ce modèle s’accompagne d’une logique de partenariat renforcé : contrats longs, location de foncier et possibilité pour les exploitants de devenir actionnaires. « Il faut que ce soit intéressant pour eux. Ils doivent y trouver plusieurs sources de revenus. » Contrairement à la tendance actuelle à la massification, l’entreprise cible des installations plus modestes, autour de 50 à 60 m³ par heure. « C’est la méthanisation de demain : des unités à taille humaine, autonomes, souvent en élevage. » Un choix qui s’appuie sur le constat que ces modèles sont souvent les plus robustes sur le terrain et sur un gisement « estimé à 26 TWh à horizon 2050 » selon Sublime.

« Un gros nuage noir au-dessus de l’agriculture »

« Le biogaz, chez nous, ce n’est pas un gadget. C’est presque devenu une nécessité. » Sur son exploitation, autrefois en polyculture élevage, Alain Guillaume ne mâche pas ses mots. Pionnier de la méthanisation en Bretagne et fondateur de l’Association des agriculteurs méthaniseurs de France, l’agriculteur évoque « un gros nuage noir au-dessus de l’agriculture ». Entre concurrence internationale, importations à bas coût et baisse du pouvoir d’achat, la situation est difficile, voire critique pour certains éleveurs. Même les solutions alternatives, comme la vente directe, peinent à tenir dans le temps : « Pendant le Covid, ça marchait. Mais aujourd’hui, certains arrêtent. Le panier de la ménagère, il ne suit plus. ». Ici, on est « sur un territoire d’élevage », rappelle-t-il. Et pour lui, la situation est claire : « En Bretagne, si les filières d’élevage ne sont pas accompagnées, il n’y aura plus d’agriculture du tout. » Face à ces difficultés, la production d’énergie apparaît comme une piste crédible : « À un moment, il faut monter dans le train quand il passe. » Photovoltaïque pour l’autoconsommation, méthanisation pour aller plus loin : l’agriculteur mise sur une combinaison des deux.

De l’énergie et des économies

« La méthanisation, ce n’est pas que de l’énergie. C’est aussi des économies importantes d’engrais. » En effet, le digestat, résidu issu du processus, joue un rôle clé dans la résilience et l’économie des fermes. « Certaines années, on remplace 100 % des engrais de synthèse. Et on économise environ 3 tonnes d’engrais par an » nous confie Alain Guillaume. Une économie loin d’être anodine alors même que la guerre au Moyen-Orient nous rappelle que notre dépendance aux engrais importés – près de 30 % transitent par le détroit d’Ormuz – est un facteur de vulnérabilité supplémentaire. « Dépendre des engrais importés, des énergies fossiles, ce n’est pas tenable » explique Alain Guillaume alors qu’avec la méthanisation « nous avons une production souveraine et locale d’énergie et d’engrais ». Reste un frein majeur : le manque de lisibilité des politiques publiques. « Pour investir des millions, il faut de la visibilité. Aujourd’hui, on ne l’a pas. » Et pour convaincre davantage d’agriculteurs « il faut un cadre clair. Sinon, les gens hésitent ».

Un État qui manque d’ambition

Alors que la France ajuste progressivement sa stratégie énergétique, certains acteurs de la méthanisation jugent le tempo trop lent. « On appelle à un plan massif de la méthanisation, comme il y a eu un plan nucléaire. Aujourd’hui, l’État n’en fait pas assez » estime Bruno Adhémar. Son entreprise développe un modèle encore peu répandu : la production de biométhane liquide (bioGNL) directement à la ferme, destiné notamment à la mobilité lourde. Une approche qui vise à « défossiliser les stations-service », mais qui se heurte, selon lui, à un cadre réglementaire insuffisamment incitatif. « Les objectifs actuels sont ridiculement faibles. On parle de quelques pourcents d’ici 2028… ce n’est pas à la hauteur. » Au-delà du manque d’ambition, il pointe aussi des incohérences dans les mécanismes existants. Dans son viseur : les garanties d’origine. « Aujourd’hui, vous pouvez importer du GNL fossile, y associer des certificats, et cela devient du bioGNL. Pendant ce temps, notre gaz, produit localement à partir de déchets, est moins valorisé. C’est du greenwashing. »

Une rupture technologique en conditions réelles

Le démonstrateur, adossé à l’exploitation Gazéa, permettra de tester l’ensemble de la chaîne : liquéfaction du biogaz, transport, puis séparation du biométhane et du CO₂ via distillation cryogénique. À pleine capacité, l’installation devrait produire environ 180 tonnes de bioGNL et 330 tonnes de bioCO₂ liquide par an. « Les premières productions sont attendues dans le courant de l’année, après les phases d’essais. » Au-delà de la performance technique, Sublime Énergie vise des marchés bien identifiés. Le bioGNL est destiné en priorité à la mobilité lourde, en substitution du diesel, avec des réductions d’émissions de gaz à effet de serre pouvant atteindre 85 %. La solution pourrait également trouver sa place dans le machinisme agricole ou certains usages maritimes, où l’électrification reste difficile. De son côté, le bioCO₂ ouvre d’autres perspectives : serres agricoles, industrie agroalimentaire ou chimie verte. En France, le marché du CO2, c’est environ 500 kt, principalement pour des usages industriels. Potentiellement, l’ensemble des sites français pourraient produire 1 500 kt. Mais celui-ci reste à structurer.

Avec « Charlie », Sublime Énergie valide son dernier jalon technologique et prépare désormais l’industrialisation. L’entreprise travaille déjà sur un premier projet de série, baptisé « Delta », qui regroupera une dizaine de fermes autour d’un hub mutualisé dans les Côtes-d’Armor. La mise en service est annoncée à l’horizon 2028, avec des volumes nettement supérieurs.

Cap sur l’Europe

Si le marché français reste hésitant, notamment face à une électrification des usages qui a le vent en poupe, Bruno Adhémar mise sur une dynamique européenne plus favorable. « En Europe, le bioGNL se développe clairement. En France, on sent plus de réticence, mais ça peut évoluer rapidement. » Les débouchés visés concernent en priorité les poids lourds, le machinisme agricole ou encore certaines applications maritimes. Au-delà de l’énergie, l’enjeu est aussi agronomique et environnemental. « La méthanisation permet de réduire les engrais chimiques, de mieux gérer les déchets et de capter du CO₂. » Sur ce dernier point, les perspectives sont multiples : serres agricoles, industrie, voire stockage carbone. « Le jour où on remet ce CO₂ dans le sol, on boucle vraiment la boucle. »

Pour valoriser pleinement ces externalités, Sublime Énergie entend aller plus loin que les approches classiques. « Il ne faut pas compter uniquement les euros. Il faut intégrer les impacts environnementaux et sociétaux. » L’entreprise prévoit ainsi de mettre en place une comptabilité « multicapitaux », encore peu répandue dans le secteur. La méthanisation peut jouer un rôle structurant dans la transition agricole et énergétique. À condition, selon Bruno Adhémar, de changer de paradigme. « Il faut arrêter de bricoler. On a une solution qui coche beaucoup de cases. Maintenant, il faut une vraie stratégie pour la déployer. »

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