Carbon renonce à sa giga-usine solaire de Fos-sur-Mer, symbole des difficultés européennes

Industrie
20/05/2026
5 min
©cARBON

La start-up lyonnaise Carbon a annoncé mardi l’abandon de son projet de giga-usine de panneaux photovoltaïques à Fos-sur-Mer, près de Marseille, faute de visibilité suffisante sur l’émergence d’un marché européen capable de soutenir une production locale face à la concurrence chinoise.

Par Gaz d’aujourd’hui, avec AFP

Le projet figurait parmi les initiatives industrielles les plus ambitieuses du secteur énergétique français. Lancé en 2022, Carbon prévoyait d’investir 1,5 milliard d’euros dans une usine intégrée capable de produire plaquettes de silicium, cellules photovoltaïques et modules solaires, avec une capacité annoncée de 5 GW et plus de 3 000 emplois directs à la clé.

Un marché européen jugé trop incertain

Dans un communiqué diffusé mardi, l’entreprise estime que les ambitions européennes en matière de souveraineté industrielle dans le solaire avancent « trop lentement ». Carbon regrette notamment l’absence de mécanismes clairs favorisant une production européenne. « Aucune visibilité n’existe aujourd’hui sur l’émergence d’un tel marché », écrit la société, évoquant la nécessité d’attendre « au moins une année » supplémentaire, sans garantie qu’une législation permette finalement « la mise en place d’un marché véritablement souverain ». Le groupe souligne que le Net Zero Industry Act (NZIA), adopté en juin 2024, s’est limité à diversifier les chaînes d’approvisionnement sans instaurer de préférence européenne explicite. Plus récemment, l’Industry Acceleration Act (IAA), discuté en mars 2026, a encore élargi le périmètre du « Made in Europe » à des pays partenaires de libre-échange, comme la Turquie, le Vietnam ou l’Inde.

« Nous aurons tout tenté »

Sur LinkedIn, le président et cofondateur Pierre-Emmanuel Martin a publié un message empreint d’amertume :
« Nous aurons tout tenté, jusqu’au bout. Mais faute de marché nous sommes obligés de replier les gaules. » Le dirigeant évoque également « une incroyable aventure » et remercie les partenaires, investisseurs et soutiens du projet. Il compare enfin la stratégie industrielle européenne à celle de puissances plus offensives comme l’Inde, les États-Unis ou la Turquie, estimant que ces pays « adressent les choses dans la clarté et l’ordre ». Plus sévère encore, il pointe les divisions européennes : « Les pays européens sont de petits pays qui aiment cultiver le dissensus avec passion. »


Une filière solaire française fragilisée

L’abandon du projet Carbon intervient alors que la France tente de reconstruire une filière photovoltaïque nationale après avoir largement perdu la bataille industrielle face à la Chine. Pékin contrôle aujourd’hui environ 80 % de la production mondiale de polysilicium et plus de 85 % du marché des panneaux solaires.
Carbon faisait partie, avec Holosolis à Hambach (Moselle), des deux grands projets de giga-usines photovoltaïques françaises destinées à réduire cette dépendance. Le projet reposait néanmoins sur un équilibre économique complexe. Si Carbon souhaitait produire localement cellules et modules, le polysilicium indispensable devait être importé d’Europe, dans un marché mondial extrêmement concurrentiel dominé par les industriels chinois.


Les acteurs du secteur dénoncent un manque de vision

La décision a suscité de nombreuses réactions dans l’écosystème énergétique. Jules Nyssen, président du Syndicat des énergies renouvelables (SER), a dénoncé sur LinkedIn « un énorme gâchis ». Il critique notamment l’instabilité des politiques publiques françaises : « Avec cinq changements de ministres en quatre ans et une PPE qui a pris plus de deux ans de retard, celle-ci ne peut pas être structurante. » Selon lui, l’absence de visibilité sur les appels d’offres, les tarifs de soutien et les critères de contenu européen rend impossible la sécurisation d’investissements industriels de long terme. « Comment valider un projet dans ces conditions ? », interroge-t-il. Le responsable plaide également pour un véritable « made in Europe » dans les dispositifs européens afin de permettre l’émergence d’une filière continentale capable de rivaliser avec les géants asiatiques.
Interrogé par le média local Maritima, le maire de Fos-sur-Mer, Philippe Maurizot, affirme ne jamais avoir totalement cru à la viabilité du projet. « On ambitionnait de concurrencer la Chine dans un domaine industriel qu’elle domine depuis plus d’une décennie », rappelle l’élu, soulignant que les 10 premiers fournisseurs mondiaux de panneaux solaires sont chinois. L’abandon de Carbon constitue t-il un signal d’alerte pour les ambitions européennes de souveraineté énergétique et industrielle ? Les avis divergent. Alors que la demande mondiale de panneaux photovoltaïques continue d’exploser, la question de la capacité de l’Europe à faire émerger une industrie compétitive reste, elle, entière.

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