Biométhane : l’industrie européenne presse Bruxelles d’accélérer pour soutenir sa compétitivité

Gaz renouvelables
24/03/2026
8 min
’EBA estime que les 25 millions de tonnes de digestat produites en 2024 pourraient déjà remplacer 17 % des engrais azotés, 25 % des engrais phosphorés et 7 % des engrais potassiques utilisés en Europe. ©Shutterstock

Plusieurs grandes fédérations sectorielles lancent un appel pressant aux dirigeants de l’Union européenne pour accélérer le déploiement du biométhane. Dans une déclaration commune publiée ce 24 mars et coordonnée par l’Association européenne du biogaz, ils plaident pour faire du biométhane un pilier de la réindustrialisation, de la sécurité énergétique et de la transition climatique du continent.

Par Laura Icart

Le constat dressé par les industriels est sans appel : la hausse des prix de l’énergie et le durcissement des contraintes réglementaires fragilisent de nombreux secteurs, au point de provoquer déjà des réductions de production, voire des fermetures de sites. Dans ce contexte, le biométhane apparaît comme une solution « domestique, compétitive et immédiatement déployable » soulignent-ils. La déclaration est signée par plusieurs organisations représentatives des secteurs industriels, agricoles et énergétiques européens. Parmi elles, Cepi, qui représente l’industrie papetière européenne, le Cefic, qui représente l’industrie chimique européenne ainsi que Cogen Europe, fédérant les acteurs de la cogénération. Le secteur agricole est représenté par Copa-Cogeca, tandis que Farm Europe contribue aux réflexions sur les politiques agricoles et rurales. Côté industrie, figurent également Fertilizers Europe pour les producteurs d’engrais, Glass for Europe pour la filière du verre plat, ainsi que Ifiec Europe, qui représente les grands consommateurs industriels d’énergie. Le secteur maritime est représenté par SEA-LNG, engagé dans le développement des carburants alternatifs comme le GNL, le biométhane et l’e-méthane.

Quasi 7 % de la consommation européenne de gaz

L’Union européenne consomme encore aujourd’hui près de 332 milliards de mètres cubes de gaz, dont 273 milliards sont encore importés, plus de trois ans après l’annonce du plan REPowerEU, en réponse à l’insécurité énergétique et à l’extrême volatilité des prix. La filière européenne du biométhane continue, elle, d’avancer, avec un objectif : atteindre 35 milliards de m3 d’ici à 2030, malgré « une incertitude réglementaire persistante ». La production combinée de biométhane et de biogaz en Europe a continué d’augmenter en Europe, portée notamment par la dynamique de la filière biométhane pour représenter aujourd’hui 6,6% de la consommation européenne de gaz. Entre 2011 et 2024 elle est passée de 73 à 232 TWh, avec une augmentation notable de la part du biométhane. Avec une production actuelle d’environ 22 milliards de mètres cubes de biogaz et biométhane en Europe, la filière dispose déjà « d’une base significative » estime l’Association européenne du biogaz, représentante de la filière en Europe, qui rappelle l’avantage stratégique majeur que représente une énergie « produite localement ». Elle réduit la dépendance de l’Union, qui importe encore près de 90 % de son gaz, et atténue l’exposition à la volatilité des marchés internationaux. « Le biométhane constitue un élément clé pour répondre aux objectifs de réindustrialisation, de sécurité énergétique et de neutralité climatique » soulignent les signataires, qui insistent sur son rôle dans les secteurs difficiles à décarboner.

Un atout pour les secteurs industriels les plus exposés

Chimie, métallurgie, papier, engrais ou transport maritime : « autant d’activités pour lesquelles l’électrification ou l’hydrogène ne suffiront pas à court terme. » Dans ces industries intensives, les molécules « restent indispensables« , à la fois comme source d’énergie et comme matière première. Le biométhane offre ici « une alternative crédible », permettant de réduire immédiatement les émissions tout en sécurisant les approvisionnements. « Il s’agit d’une solution à la fois énergétique et de feedstock, essentielle pour les secteurs les plus difficiles à décarboner », insiste la déclaration. Au-delà de l’énergie, la filière s’inscrit également au cœur de l’économie circulaire européenne. Elle génère des co-produits stratégiques, comme le digestat — utilisé comme fertilisant — et le CO₂ biogénique.

Le coût des engrais dans la tourmente

Aujourd’hui, environ 25 millions de tonnes de digestat sont produites chaque année en Europe, alors même que l’Union a importé 24,2 millions de tonnes d’engrais de synthèse en 2024. Le digestat a déjà le potentiel de remplacer 17 % des engrais azotés de l’UE. Avec la croissance prévue du secteur, le digestat pourrait remplacer plus de 65 % de l’azote non renouvelable dans l’UE d’ici 2040. Une réalité qui résonne aujourd’hui alors que la guerre au Moyen-Orient, en perturbant le trafic dans le détroit d’Ormuz, a désorganisé un maillon clé du commerce mondial. Jusqu’à 30 % des flux d’engrais y transitent habituellement. Résultat : un choc d’offre brutal. Selon les données du secteur, les prix de l’urée ont bondi de près de 20 % en quelques jours dans certaines zones, tirés par la hausse du gaz naturel, qui représente à lui seul environ 70 % du coût de production des engrais azotés. Autre enjeu clé : le CO₂. Le biométhane permet déjà de capter 1,17 million de tonnes de CO₂ biogénique, soit près de 14 % de la demande européenne en CO₂ marchand. Une ressource appelée à devenir critique, alors que la production d’ammoniac — principale source de CO₂ fossile — est fragilisée par les tensions énergétiques internationales.

Un cadre encore insuffisant pour changer d’échelle

Malgré ce potentiel, les industriels pointent les freins persistants qui entravent le développement du biométhane à grande échelle. « Le rythme et l’ampleur du déploiement restent contraints par des lacunes dans le cadre réglementaire », alertent-ils. La déclaration identifie plusieurs priorités, à commencer par la reconnaissance pleine et entière du biométhane dans les politiques énergétiques européennes, notamment pour atteindre l’objectif de 35 milliards de mètres cubes fixé à l’horizon 2030 dans le cadre du plan REPowerEU. Les signataires appellent également à lever les obstacles administratifs qui freinent la certification, les échanges transfrontaliers et les contrats d’achat à long terme. « Il est essentiel de supprimer les charges administratives disproportionnées et de faciliter les accords d’achat de biométhane par les entreprises », plaident-ils.

Plus de soutiens pour investir

Pour permettre au secteur de changer d’échelle, les industriels réclament un soutien accru aux investissements, afin de combler l’écart de coût avec le gaz fossile. Ils suggèrent notamment la création d’un mécanisme inspiré de la Banque européenne de l’hydrogène, dédié au biométhane, afin de sécuriser des contrats d’achat de long terme. La question des infrastructures est également centrale. Les acteurs appellent à une planification intégrée des réseaux gaziers et à une simplification des procédures d’autorisation pour raccorder les unités de production. L’objectif : fluidifier l’accès au marché et accélérer les projets. Enfin, une harmonisation des dispositifs nationaux de soutien apparaît « indispensable » indique l’EBA pour faciliter les déploiements transfrontaliers et attirer les investissements, en particulier pour les PME.

Au-delà de la réponse à court terme à la crise énergétique, les industriels voient dans le biométhane un levier structurant pour la souveraineté énergétique européenne. « Développer une source d’énergie renouvelable domestique et fiable constitue un pilier essentiel de l’autonomie stratégique de l’Europe », affirment-ils. Le message adressé à l’exécutif européenne est « clair » selon l’EBA : sans accélération rapide, l’Union risque de manquer une opportunité industrielle majeure. À l’inverse, avec un cadre adapté, le biométhane pourrait contribuer dès aujourd’hui à réduire les émissions, renforcer la résilience énergétique et soutenir la transformation de l’appareil productif européen. « Nous sommes prêts à investir et à travailler avec les décideurs pour concrétiser ce potentiel », concluent les signataires. Un signal fort, alors que l’Europe cherche plus que jamais à concilier compétitivité industrielle et transition climatique.

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